Le second tour de la présidentielle ivoirienne de 2010 continue à planer sur les élections en Afrique francophone : sans second tour, pas de guerre civile et Laurent Gbagbo serait toujours au pouvoir. La peur du second tour, chez ceux qui n’ont pas opté pour un tour unique, comme le Togo et le Gabon où une majorité relative suffit, doivent donc désormais « bourrer les urnes » au-delà des limites du raisonnable. C’est ce qui se passe en ce moment en Guinée, et ailleurs demain… L’annonce d’une victoire d’Alpha Condé au premier tour, avec environ 60 % des voix, n’empêchera pas forcément des troubles mais permettra, si les troubles ont lieu avant que les recours légaux aient été épuisés, d’accuser les opposants d’être antidémocrates. La politique sarkozienne en Afrique a des conséquences durables…

Même si une réélection d’Alpha Condé au second tour était possible sinon probable, la peur de la guerre civile conduit à courir à la proclamation des résultats en grillant une étape. Comble de malchance, Abdou Diouf a pris sa retraite : Paris manque désormais du confirmateur d’élection de service, Michaëlle Jean ayant d’autres chats à fouetter…

À la décharge d’Alpha Condé, il faut reconnaître qu’il est difficile pour un civil comme lui de succéder à 50 ans de pouvoir dictatorial et militaire. En outre, les pesanteurs ethniques persistent, même si les mariages inter-ethniques sont fréquents. L’accord passé entre partisans de Cellou Dalein Diallo (Peul) et Dadis Camara (forestier) représente un poids considérable, mais le rapprochement de Sidya Touré (Diakanté allié aux Sossos), d’Alpha Condé (Malinké) équilibre logiquement, puisqu’il est de tradition en Guinée de s’allier contre les Peuls dont le pouvoir économique ne semble tolérable que s’il n’est pas relié au pouvoir politique. En outre, il y a eu un véritable travail de rétablissement de la situation de l’État face aux grands investisseurs miniers comme Rio Tinto, Vale, Russal et autres, l’incorporation aux comptes de l’État, en 2011, des sommes versées par Rio Tinto l’atteste.

La campagne a été marquée par l’inauguration du barrage de Kaléta, à 150 km au nord de Conakry, dans la préfecture de Dubréka qui, avec une production prévue de 240 MW devrait combler une grande partie du déficit en électricité du pays (400 MW). Cette inauguration a eu un impact fort sur la population. Il a cependant des incertitudes sur le fonctionnement du barrage par temps de basses eaux et aussi sur les conséquences de l’accélération des travaux, une année d’avance, sur la stabilité du barrage lui-même.

Par rapport à l’élection présidentielle précédente, on a constaté une inversion des positionnements. Autant Cellou Dalein Diallo était, d’un point de vue médiatique, le candidat ouvert et rassembleur en 2010, autant cette fois, c’est Alpha Condé qui occupe cette place puisque bénéficiant à plein des attributs de sa charge. Après une longue période d’apprentissage pendant lequel c’est toujours un opposant qui occupait le palais présidentiel, il semble bien qu’il y ait eu changement de comportement et qu’Alpha Condé se soit finalement résolu à endosser la tenue présidentielle. Il y a probablement été aidé par la révolution burkinabée, qui a le mérite de chasser certains fantômes du passé.

La nouveauté par rapport à 2010 est que, cette fois, il y a un président sortant qui a dominé la campagne en termes de communication. – Il est vrai qu’il est particulièrement bien conseillé dans ce domaine par Afrimédia, une société dirigée par Chantal Colle. – Cellou Dalein Diallo a, quant à lui, confirmé la désagréable impression qu’il avait laissé après sa défaite de 2010, celle d’un autoritaire ethniciste jouant au démocrate.

Les opérateurs économiques étrangers ont été mis à contribution, aussi bien l’oligarque russe Oleg Deripaska qui a lancé opportunément, le 28 septembre, un audit de l’usine d’alumine de Rusal-Friguia et annonce pouvoir en reprendre l’exploitation, que les Chinois qui ont avancé d’un an l’inauguration du barrage de Kalété et ont accéléré la construction de l’hôtel Kalloum de Conakry. La société marocaine Managem, filiale de SNI, annonce avoir des visées minières en Guinée, etc.

Le vrai problème de la Guinée aujourd’hui est que son économie s’est effondrée au cours de l’épidémie du virus Ebola, qui aurait causé environ 3 000 morts, faisant tomber le taux de croissance à un très officiel + 0,6 % en 2014. Ce qui, en réalité, en tenant compte de l’accroissement démographique, correspond à une véritable récession dès 2014 et l’on annonce – 0,2 % en 2015. L’annulation par le Club de Paris des 2/3 de la dette guinéenne en 2013 n’a pas eu l’effet positif escompté. En outre, le pouvoir comptait sur une reprise de l’exploitation minière dès 2015, mais l’affaissement de l’économie américaine, qui renvoie la hausse des taux de la FED aux calendes grecques, provoque un très fort ralentissement de l’économie chinoise et, très directement, une chute de la production minière partout dans le monde et, en particulier, en Afrique.

Il est très difficile, pour la partie la plus pauvre de la population guinéenne, surtout dans les quartiers précaires des grandes villes, de faire un repas par jour. Cela peut expliquer la violence, certes tardive, mais bien réelle, de la fin de campagne, à partir des affrontements des 2 et 3 octobre à N’Zérékoré, à l’occasion d’un meeting d’Alpha Condé et de son parti, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), opposant ses partisans à des militants de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo, qui auraient fait un mort et plusieurs dizaines de blessés. Certes, il y avait eu des incidents à Kaloum ou à Koundara au cours de la campagne, mais avec seulement des dégâts matériels. Dans les huit derniers jours, il y a eu une augmentation considérable de la tension. La réaction du principal opposant, inquiète, car il a joué délibérément sur la carte ethnique. Selon lui, les Peuls auraient été attaqués, en tant que Peuls, sur ordre d’Alpha Condé, alors qu’il s’était jusque-là positionné comme candidat anti-ethnique allant même jusqu’à proposer une alliance aux forestiers partisans de Moussa Dadis Camara, alliance supposée lui ouvrir la voie de la victoire.

Désormais, il n’y a plus de consensus entre majorité et opposition pour jouer le jeu politique. Les sept candidats d’opposition ont réclamé, le 6 octobre, un report du premier tour, arguant du fait qu’il y a des doublons dans les listes électorales et des retards de distribution des cartes d’électeur mais tout en excluant de boycotter l’élection… Le 15, au vu de l’annonce des résultats partiels, Cellou Dalein Dallo a annoncé se retirer du processus électoral. Il est d’autant plus déterminé que son âge ne lui permet pas d’envisager une nouvelle candidature. L’élection est dans un trou d’air et personne ne sait si l’avion présidentiel va s’écraser ou non.

Tout cela se passe dans une Afrique de l’Ouest sans leadership, affaiblie par les groupes d’écorcheurs se réclamant de l’Islam et les luttes pour leur contrôle, ouverte à tous les trafics, et où des « printemps africains » sont prêts, pour chaque pays, au fur et à mesure que les agences spécialisées, telle la NED à Dakar, en janvier dernier, forment des groupes d’opposants aux méthodes de déstabilisation du pouvoir.

Le sort de la Guinée dépend désormais de la conclusion du tête-à-tête Alpha/Cellou.