Wahhabisme et Afrique

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L’affaire malienne s’estompe, mais en apparence seulement. Elle n’est pas résolue, mais le centre de gravité de la menace s’est déporté ailleurs. Il serait donc grand temps d’en capitaliser les utiles enseignements car, sous peu, les mêmes questions vont se reposer ailleurs.

Quels sont ces enseignements ? En fait, s’il fallait en désigner un seul, parce qu’il peut coaguler tous les autres, il porterait le nom de «wahhabisme». «Étonnamment» c’est bien ce wahhabisme que les Français combattirent sous sa forme locale au Mali. « Étonnamment » parce qu’ailleurs, particulièrement en Syrie, il semble bien qu’ils chercheraient plutôt à le protéger, voire à le promouvoir. C’est la preuve, s’il en est, de la très profonde ambiguïté du phénomène wahhabite.

Le wahhabisme naît il y a à peu près deux siècle et demi dans ce que les Anglais appelaient le « quart vide » des confins désertiques de la péninsule arabique. Il est porté par le chef d’une obscure tribu bédouine répondant au nom de Saoud, ancêtre des Saoud actuels.

À la base, il s’agissait d’une lecture strictement littérale du Coran et de son application toute aussi stricte par la violence religieusement légitimée, ce qui autorise tout : la transgression des règles qui ne sont pas les siennes, la destruction de ce qui n’est pas de lui, le terrorisme et la barbarie qui ne dédaignent cependant pas le trafic, le pillage et le viol.

Le wahhabisme est donc une idéologie d’origine religieuse, sectaire, fanatique, intrinsèquement violente et fondée sur l’obligation de conversion par la force : bref une idéologie nihiliste, parfaitement comparable à celles qui ravagèrent l’Europe au xxe siècle, à cette différence près qu’elles furent profanes. Ce qui explique que l’objet premier de sa violence soit ceux qu’elle considèrent comme ses hérétiques, les autres musulmans, et seulement ensuite les païens, avec lesquels elle sait toutefois trouver de fructueux et opportuns arrangements. De tels arrangements sont rendus possibles parce qu’il s’agit aussi d’une idéologie archaïque, sans véritable tête , qui oscille entre le fait d’être instrumentalisée et des velléités d’autonomie. Ce qui en fait une arme aussi redoutable qu’ambigüe dont l’utilisation est déjà ancienne : 1941 pour les Allemands, 1953 pour les US, mais bien avant pour les Anglais.

C’est entre autres pourquoi, dès son origine, un grand sage arabe  qualifia les wahhabites « d’égarés ».

À la différence des idéologies nihilistes européennes qui se heurtèrent rapidement aux forces qui allèrent les détruire, l’idéologie wahhabite n’a pas encore rencontré d’obstacle sérieux. Pire, jamais une telle idéologie ne fut autant protégée par le destin.

Longtemps confinée au désert, le destin se présenta d’abord à lui sous la forme de brillants représentants d’Albion, d’abord intéressés par la chute de l’empire Ottoman dont dépendait justement ce « quart vide », et ensuite excellents « chiens truffiers » du pétrole. À la chute de l’empire Ottoman, ces mêmes représentants, jamais à court d’une perfidie, finirent par installer la tribu des Saoud à la tête d’un pays qui n’existait pas : l’Arabie Saoudite, et ce, volontairement, au détriment des souverains naturels qui étaient les Hachémites.

Le deuxième signe du destin pourrait s’appeler ARAMCO. Il va faire de ce pays insignifiant, grâce à son sous-sol, une montagne de dollars en même temps que l’allié stratégique forcément « indéfectible » des États-Unis. De là va débuter une relation d’une extraordinaire ambiguïté entre la première puissance et la monarchie des sables, sur la base d’intérêts puissants aussi convergents que divergents. La meilleure illustration de cette relation ambiguë qui voit « celui qui couche avec son chien [attraper] ses puces » est l’Afghanistan , mais c’est loin d’être la seule. Ce qu’il convient d’en retenir, outre la redoutable utilisation de l’arme non pas du terrorisme, mais des terroristes, c’est l’instrumentalisation du wahhabisme. Il opère d’abord par une lente et patiente pénétration sur des zones ciblées longtemps à l’avance, pour se déployer ensuite en vue de ce que le wahhabisme qualifie de « guerre sainte », grâce, d’une part, à l’inépuisable manne du pétrodollar et en s’appuyant très habilement, d’autre part, sur tout ce qui constitue localement un potentiel d’affrontement interne de type sous-développement, pauvreté, corruption politique, frottements ethniques…, le Mali en fut la parfaite illustration. Les zones ciblées le sont fatalement du fait d’un fort intérêt économique, accessoirement politique, mais surtout indifférent au wahhabisme lui-même…

Négliger le wahhabisme géopolitiquement et géostratégiquement relève donc de la faute, il est, en effet, particulièrement dangereux face à des sociétés manquant structurellement de cohésion et de cohérence, ce qui est souvent le cas en Afrique dont le sous-sol semble ne plus laisser personne indifférent en ce monde incertain. Il est par conséquent de la première importance de connaître sa cartographie africaine car elle ne peut a priori apparaître que comme la trace des crises en cours ou en gestation qu’on crée plus ou moins.

Or il se trouve, justement, que cette carte recoupe quasiment tous les foyers de tension du continent. Il s’agit bien sûr de là où il y a du pétrole mais pas uniquement. Ainsi le Soudan, par exemple, et peut-être aussi le Niger et le Tchad, voire le Maroc, présentent tous les signes de prochaines attentions wahhabites. Mais là où l’exercice est rendu plus complexe à détecter, c’est quand l’instrumentalisation réciproque en vient à allier dans un même but deux compères (des pays pour être clair) appelés normalement à se détester mutuellement.

Oh, puissance du dollar !

Lee Trusk