Rumeur … quand tu nous tiens !

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En Afrique, dans la brousse il y avait le tam-tam et maintenant, dans les villes – des mégapoles de plusieurs millions d’habitants tout de même, bien autres choses que ces villes provinciales endormies que sont les capitales européennes –, il y a la rumeur qui bourdonne, incessante.

Pour le « sachant », cette nouvelle race de ceux qui croient savoir, la rumeur ne saurait qu’être écartée avec une savante pointe de mépris, et ce d’autant plus qu’il s’en nourrit pleinement sans le savoir  tel le moderne petit Mr Jourdain. Ce mépris lui vient peut-être du fait inavouable qu’au fond il estime que la rumeur est d’abord cet irremplaçable et âpre gazouillis de la femme africaine quand elle rencontre une autre femme africaine. Le philosophe de poche, qui lui se prend pour un grand sage, évoque plutôt ce fond de vérité qui voyagerait fortement enveloppée de la rumeur. Enfin, les médias qui ne savent diffuser que de la rumeur officielle avec bien plus de résonance que de raison prétendent, eux, faire de l’information.

C’est pourquoi, au risque de troubler le lecteur rationnel ou qui se croit tel, nous accorderons parfois une certaine et précieuse valeur d’indice à cette rumeur, car au fond elle vaut autant que la parole d’évangile pour peu qu’on soit capable d’apprécier … et l’une et l’autre. Nous allons en voir un exemple.

Blaise, pas vraiment à l’aise !

C’est dans un assourdissant silence médiatique que, « selon la rumeur », se serait joué, le 30 août dernier, une scène digne de « règlement de compte à OK Corral » dans le palais présidentiel de Ouagadougou, mais à balles réelles semble-t-il, et sans silencieux.

Souvenons-nous, et cela n’est plus de la rumeur, qu’il y a un an à peu près les balles sifflaient déjà autour du noble édifice, montrant ainsi la froide fragilité d’un des maîtres supposé de la sous-région. Fragilité parce le motif de ces intempestives fusillades ne relève en rien d’un quelconque usage en vogue dans les mariages balkaniques mais plutôt de cette âpre et récurrente compétition salariale qui ronge toutes les forces armées africaines : un véritable fléau en ce qu’il est à la base de la plupart des coups d’État. L’année dernière, il ne s’agissait alors que d’un classique « oubli » de solder tout bonnement les soldats de base, et ce par un habile transfert subreptice de ladite masse salariale vers d’autres poches que celles prévues initialement. Ce qui, on le voit, n’est pas vraiment une activité sans risque.

Ce qui distingue la fusillade d’alors de celle d’aujourd’hui, c’est que la querelle salariale ronge désormais de près l’entourage immédiat du président puisqu’il s’agirait de ceux en charge de sa sécurité personnelle.

C’est là qu’on observe que la puissance de la rumeur est qu’elle s’autoalimente du vide d’information, et parfois avec une étonnante sagacité.

À ce stade, cette fusillade rumeurisée n’est plus considérée comme relevant de la sanction naturelle d’un minable détournement de fond mais, bien plus grave, qu’elle serait le prix d’une faute politique lourde et qu’elle amène très naturellement à rouvrir la délicate question de la succession du président. Et c’est à ce moment-là que d’autres rumeurs fusent dont nous laisserons prudemment l’appréciation à notre sagace lecteur.

Tout d’abord, la situation présente obligerait à faire reprendre la sécurité personnelle en cause par des éléments de forces dites « spéciales étrangères », actuellement cantonnées – sans qu’on sache trop pourquoi –, dans un importante base du sud du pays.

C’est alors, encore une fois, que la rumeur alimentant la rumeur fait grossir celle portant sur la (supposée évidemment) corruption endémique et la mafiosisation galopante de l’économie locale, centrée sur une même et unique famille, qui serait en train de créer dans la population tous les ferments nécessaire à un soulèvement d’ampleur et qui n’attendrait que son déclencheur. On notera qu’à d’autres endroit effectivement, le même phénomène s’était soldé par des révolutions colorées ou végétales, et parfois même des tapis de bombes.

Enfin, la rumeur finissant par occuper absolument tout le vide médiatique, elle vole alors au secours du pouvoir en détresse décrétant qu’il s’organiserait, dans la panique certes, pour se survivre à lui-même. Il envisagerait dans cette perspective, d’une part, de créer un sénat dont la tâche serait de bidouiller la constitution afin de permettre au président de se représenter en faisant appel au Qatar pour financer ce gadget moyennant financement de réseaux islamistes un peu partout dans le pays, d’autre part, en cas d’impossibilité, de permettre au frère d’icelui de le faire à sa place, l’élection n’étant plus depuis longtemps qu’une simple formalité (toujours d’après la rumeur).

Comme on peut l’apprécier sur cet étonnant exemple, ce qu’on peut faire dire à la rumeur paraît vraiment incroyable !

Lee Trusk