Les attentats de Kano, de Yola et de Bamako dans le grand jeu international

1
985

Le repli rapide des mercenaires de l’EI (Daech) vers la Libye est trop peu mis en évidence. Il semblerait que ce soient désormais 5 000 combattants qui se préparent à agir dans et à partir de ce pays (points rassurants : Saïf el-Islam est le chef du conseil des tribus et réside à Zenten, les kadhafistes contrôlent toujours Beni Selim et leur télévision, AKH TV, recommence à émettre : des forces intérieures bénéficiant d’un fort soutien populaire sont en train de se mobiliser contre la colonisation du pays par les multinationales du mercenariat).

Boko Haram, devenu le Califat d’Afrique de l’Ouest, ayant rejoint l’EI, on assiste à un renforcement considérable de cette organisation qui se veut un État. Mais l’EI dispute à el-Qaida la prééminence dans le monde des tueurs islamo-wahhabites. C’est donc à une lutte à mort entre les deux pinces de la tenaille (EI et AQMI) que l’on assiste. D’où une nouvelle série d’attaques.

  • D’abord au Nigéria, le 18 novembre 2015, avec 15 morts à Kano, au nord du pays, où deux jeunes filles de 10 et 18 ans se sont faites exploser. La veille, à Yola, un autre attentat a fait 32 morts. Il s’agit à la fois de desserrer l’étau de l’armée nigériane qui a retrouvé de l’efficacité depuis le départ du très corrompu Jonathan Goodluck, fortement soupçonné d’avoir passé des accords avec Boko Haram, et de manifester la vitalité du Califat. Il s’agit aussi de profiter de la détermination du président Buhari, afin de profiter d’une répression espérée brutale permettant de susciter de nouvelles vocations à la vengeance.
  • Ensuite, réplique le 20 novembre, à Bamako, où une fraction d’AQAO (el-Qaida en Afrique de l’Ouest) fusion plus ou moins documentée entre AQMI et le MUJAO sous l’égide de Mokhtar Belmokhtar, a attaqué l’hôtel Radisson et aurait utilisé, pour tromper la sécurité, un véhicule diplomatique algérien récupéré lors de l’attaque du consulat d’Algérie de Gao, en avril 2012. Cette fois, il semblerait qu’en appui aux forces maliennes, en plus des forces spéciales françaises, il y ait eu intervention de forces spéciales américaines pour mettre fin à la prise d’otages. Il y aurait environ 25 morts parmi les quelques 170 otages et trois terroristes tués (ou qui se seraient faits exploser). Trois autres seraient activement recherchés. Parmi les victimes, des Russes, des Chinois, des Belges, un Américain, un Sénégalais et d’autres nationalités sur lesquelles il n’a pas encore été communiqué. La réaction du gouvernement malien est symétrique à celle du pouvoir français : l’état d’urgence.

Si l’on rapproche ces attaques des récents attentats commis au Yémen, en Syrie, au Liban, en Egypte (l’Airbus russe) et à Paris, on constate une extension rapide, vers l’Europe et l’Afrique, des attaques afin de compenser par une terreur largement répandue les revers subis d’abord par el-Qaida (le Front el-Nosra) puis par l’EI (Daech), en Syrie. Certes, il y faut tenir compte des logiques locales et régionales des organisations concernées, mais elles sont elles-mêmes situées dans un contexte global qui les contraint.

L’ampleur des financement dont bénéficient ces centrales mercenaires que l’on pourrait aussi bien appeler des « proxys », les facilités dont elles disposent pour s’armer, le niveau de planification que suppose l’ensemble de ces attaques, tout cela conduit à se poser une seule question : à qui profite le crime ?

Il est légitime de s’interroger, dans une configuration où Barak Obama et Vladimir Poutine semblent être parvenus à un accord, sur la volonté des lobbys perdants de contrarier l’évolution vers le retour à la paix en Syrie. Certains membres des milieux néoconservateurs américains, auxquels se rattachent des généraux ayant contribué largement à l’extension du conflit en Irak d’abord, en Syrie ensuite, pourraient actuellement tenter leur va-tout. Disposant de relais importants dans les structures de l’OTAN, il pourrait s’agir d’une tentative de provoquer une intervention militaire massive des pays membres en Syrie ayant pour but de pérenniser le conflit. Les positions des soutiens opérationnels et financiers directs des « terroristes », la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite, demandent également à être examinée de prêt. D’autant que les écoles coraniques d’Afrique de l’Ouest sont massivement dirigées par des Imans wahhabites, fréquemment pakistanais ou afghans, qui enseignent leurs théories de mort aux enfants depuis de longues années déjà, grâce à un financement considérable des pétromonarchies.

Curieusement, il ne semble pas que, cette fois, les européens soient enthousiasmés par cette perspective de guerre et les événements de Paris, le 13 novembre (mais les attaques subies au Nigéria et au Mali étaient planifiées bien auparavant et leur calendrier laisse penser qu’il s’agit d’une même séquence), ont conduit à l’annonce, le 17 novembre, par le ministre de la Défense français, Jean-Yves Le Drian et la présidente du Service Européen d’Action Extérieure, Federica Mogherine, du recours à l’article 42-7 du traité sur l’Union Européenne, pour permettre à la France de combattre plus efficacement l’EI. Cet article n’a jamais été actionné dans l’histoire de l’Union. Cette annonce a été faite sans aucune référence à l’OTAN, ce qui est pourtant supposé obligatoire depuis le traité de Lisbonne[1] : c’est donc réellement un événement et un changement d’orientation qui a surpris les journalistes présents. Or, une telle annonce ne peut s’envisager sans un feu vert de la présidence américaine elle-même. L’Europe accepterait d’agir plus efficacement contre l’EI (et, on l’espère, el-Qaida) en Syrie et en Irak, mais pas dans le cadre de l’OTAN. C’est donc la raison qui semble aujourd’hui l’emporter.

Par conséquent, on peut désormais s’attendre à l’engagement d’autres armées européennes en Afrique, à la place ou aux côtés des forces françaises, avec pour mission de combattre les « islamistes ». Tout cela se situe dans le contexte d’un retour militaire de la Russie (armement et conseillers au Cameroun, armes et accords de défense un peu partout) et de la Chine (troupes en Sierra Leone, armes et accords de défense un peu partout) sur le continent. Plus que jamais, un accord des États-Unis, de l’Europe, de la Russie et de la Chine apparaît la condition de la disparition des proxys et du retour à la sécurité.

L’Afrique est, plus que jamais, un enjeu géopolitique majeur.

Juste après la mise en ligne de cet article nous parvient la nouvelle d’un nouvel attentat de Boko Aram, perpétré aujourd’hui à Fotokol, au Nord du Cameroun. Une jeune fille s’est fait exploser dans la maison d’un chef coutumier, tuant 5 personnes et en blessant une dizaine d’autres. Trois autres ont été repérées et se sont fait exploser sans faire de victimes. C’est donc un pays de plus qu’il faut ajouter à la listes des cibles africaines de ces derniers jours.

[1] « Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre. »