La réconciliation nationale au Mali est-elle possible ?

L’élection présidentielle malienne et les élections législatives qui s’en sont suivies sont supposées préalables à la réconciliation nationale. Or, cette réconciliation ne va pas de soi et il est bon de se poser la question de savoir comment il peut être possible d’y arriver dans la situation extrême dans laquelle se trouvent les trois régions du Nord du Mali.

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Comment définir la réconciliation nationale ? Selon Pascal Mbongo, « il s’agit […] de penser les institutions qui permettent de sortir de la guerre civile, de penser des institutions qui soient telles que les individus et les groupes formulent leurs désirs et œuvrent en vue de les atteindre autrement que par la guerre ». Et il ajoute : « or il existe nécessairement d’autres dimensions que juridiques à tout changement institutionnel, et en particulier des dimensions culturelles et symboliques […] ». [Pascal Mbongo, « Guerre civile, Réconciliation nationale, Democratic Building et Droit », in Pascal Mbongo (dir.), L’Excès. L’hypermodernité, entre droit et politique, Paris, Mare et Martin, 2012, 285 et 298.]

Commencer par la justice semble habituellement la bonne méthode, mais est-ce possible ? La donne interne comme sous-régionale permet-elle autre chose qu’une approche très pragmatique ? Quelles leçons peut-on tirer de la mise en œuvre ratée de la décentralisation afin de proposer une nouvelle méthode aux populations ?

1 – La justice transitionnelle, voie tracée par la « Communauté internationale » vers la réconciliation nationale, est-elle applicable au Mali ?

Pour la plupart des auteurs, la notion de réconciliation nationale prend un sens contraint par les sorties de conflit des deux dernières décennies, celui du Rwanda en étant l’archétype. Elle fait appel à des notions variées et présuppose une forme de mise entre parenthèse de la souveraineté nationale puisqu’elle repose d’abord sur le jugement de tous ceux qui sont poursuivis pour crime de guerre ou crime contre l’humanité. Selon Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « la justice pénale internationale, dans son essence même et par définition, dans la mesure où elle vise non des États mais des individus quel que soit l’État dans lesquels ils se trouvent et quelle que soit leur nationalité, est dans une logique de dépassement de la souveraineté étatique, au nom d’un impératif considéré comme supérieur, l’exigence de justice ». [Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, Pas de paix sans justice ? Le dilemme de la paix et de la justice en sortie de conflit armé, Paris, FNSP, 2011, 263.] Elle apparaît politisée car étroitement liée au Conseil de Sécurité de plus en plus considéré par les pays émergents comme non représentatif de l’état présent du monde. On sait ce que l’Union Africaine en pense et le recul de la CPI sur le Kenya est un échec pour la « Communauté internationale » face au camp « BRICS ». Cependant, puisque la justice transitionnelle a besoin de la coopération des États pour pouvoir s’exercer, elle peut, dans une certaine mesure, ne pas piétiner la souveraineté nationale.

Les Nations Unies ont beaucoup travaillé sur cette question et définissent comme suit les objectifs de cette justice transitionnelle:

« – Le droit de savoir (droit inaliénable à la vérité, devoir de mémoire et droit de savoir des victimes ce qui suppose des mécanismes d’établissement des faits, la préservation et l’accès aux archives et la documentation par la société civile) ;

– le droit à la justice (qui est de la compétence première des États, de la compétence subsidiaire des tribunaux pénaux internationaux et spéciaux, peut s’appuyer sur des mesures restrictives à certaines règles de droit comme délais de prescription, amnistie, grâce…) ;

– le droit à réparation (pour le préjudice subi sous les formes suivantes : restitution, indemnisation, réadaptation, satisfaction) ;

– le droit aux garanties de non-répétition (implique un ensemble de réformes institutionnelles et de mesures qui sont à même de garantir le respect de l’état de droit, de susciter et d’entretenir une culture du respect des droits de l’homme, et de rétablir ou de restaurer la confiance de la population dans ses institutions publiques. » [Carol Mottet, Christian Pout (dir.), La justice transitionnelle : une voie vers la réconciliation et la construction d’une paix durable, Yaoundé, Département fédéral des Affaires Etrangères (Suisse), Centre des Nations Unies pour les Droits de l’Homme et la Démocratie en Afrique centrale (Cameroun), Ministère des Affaires Etrangères (France), 2011. Conférence tenue à Yaoundé en novembre 2009, 16]. Chacun de ces points s’applique parfaitement à la situation malienne.

Selon les mêmes auteurs, « il est important d’impliquer les femmes et les groupes minoritaires dans les institutions réformées. Les réformes institutionnelles entreprises dans ce cadre doivent être mises en place grâce à de larges consultations publiques auxquelles doivent participer les victimes et les différentes composantes de la société civile. La réforme législative, administrative, et des institutions de l’État envisagée doit être accompagnée par des mesures comme la dissolution des groupements armés non étatiques, la démobilisation, le désarmement et la réintégration sociale des enfants qui ont été associés aux détenteurs de la force armée et, enfin, la réforme des lois et des institutions contribuant au maintien de l’impunité. [Carol Mottet, Christian Pout (dir.), La justice transitionnelle : une voie vers la réconciliation et la construction d’une paix durable, Yaoundé, Département fédéral des Affaires Etrangères (Suisse), Centre des Nations Unies pour les Droits de l’Homme et la Démocratie en Afrique centrale (Cameroun), Ministère des Affaires Etrangères (France), 2011. Conférence tenue à Yaoundé en novembre 2009, 22.] Tout cela est au cœur de l’actualité malienne.

Carol Mottet, analyse encore plus précisément les étapes de ce processus. « Le traitement du passé se situe au carrefour de différents mondes, celui des droits de l’homme, de la justice et de la paix dont les imbrications sont aussi étroites que complexes. Afin de rendre à nouveau possible un travail de construction sociale, et d’éviter d’achopper à nouveau sur les mêmes écueils, le processus sera amené à « deconstruire » des antagonismes et des positionnements souvent devenus inflexibles avec le temps. Son action privilégiera pour ce faire des approches ouvertes […]. » [Carol Mottet, « Traitement du passé : quels défis et quelles opportunités pour une paix durable ? », in C. Mottet, C. Pout (dir.), La justice transitionnelle : une voie vers la réconciliation et la construction d’une paix durable, op. cit., 50-51.]

« On a parfois tendance à considérer la question de la justice transitionnelle comme un «en soi» alors qu’elle n’est le plus souvent que l’un des aspects particuliers, à un moment déterminant de l’histoire d’un pays, d’un processus plus global dit « de transition politique ». Ce processus ne concerne donc pas que la seule administration de la justice. » [Louis Joinet, « Un état des lieux des principes et standards internationaux de la justice transitionnelle », in Bleeker, Mô, Mottet, Carol (dir.), La justice transitionnelle dans le monde francophone : état des lieux, Berne, DFAE, 2007, 3]

Il est donc urgent de faire la lumière sur l’ensemble des exactions et crimes dont s’accusent mutuellement les camps en présence. Il sera intéressant de voir comment va être géré le dossier du massacre d’Aguel’hoc, événement déclencheur du coup d’état de 2011, attribué aux Touaregs d’Ançar Eddine ou aux Djihadistes du MUJAO suivant les cas, mais aussi possible bavure de l’armée malienne. [Voir « Aguel’hoc : une bavure et un montage ? », Prospective Africaine, 2013-2, 2.]

Enfin, il faut réformer « la justice, l’éducation et la santé, de façon à garantir à l’ensemble des citoyens l’égalité d’accès aux services publics, et ce conformément aux normes de la bonne gouvernance et de l’état de droit ; cela implique également, le cas échéant, le devoir de réécrire les livres d’histoire afin de prévenir toute interprétation révisionniste ou propagandiste. » [C. Mottet, « Traitement du passé : quels défis et quelles opportunités pour une paix durable ? », op. cit., 54.]

Doit-il donc y avoir au Mali recours à la justice internationale ? À cette forme de justice qu’on appelle justice transitionnelle ? Ce recours serait la conséquence directe et cohérente de l’article 18 de l’Accord préliminaire à l’élection présidentielle et aux pourparlers inclusifs de paix au Mali, qui stipule que « les Parties conviennent de la mise en place, dans les meilleurs délais, d’une commission d’enquête internationale sur les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les crimes de génocide, les crimes de violence sexuelle, le trafic de drogue et les autres violations graves du·droit international des droits de l’Homme et du droit international humanitaire sur tout le territoire du Mali […] ». [http://revuedepressecorens.wordpress.com/2013/06/20/lintegralite-de-laccord-preliminaire/ et http://www.rfi.fr/sites/filesrfi/Accord%20sign%C3%A9%20%C3%A0%20Ouagadougou%20le%2018%20juin.pdf consultés le 14 novembre 2013]

La situation du Nord rend extrêmement difficile la mise en œuvre de la justice transitionnelle au Mali alors qu’un commencement de justice est probablement le meilleur moyen d’obtenir le soutien populaire préalable à la réconciliation. En outre, le désarmement des groupes armés, qu’ils soient la milice Ganda Koï, ou les milices des différents groupes touaregs, maures, arabes, songhaïs, sera très difficile à opérer mais est la condition d’un retour à l’état de droit.

Enfin, le fait qu’un accord au Nord soit subordonné au retrait des mandats d’arrêts lancés par la justice malienne contre la rébellion (ce qui a été partiellement déjà fait), veut-il dire que les auteurs de crimes et d’exactions des différents camps en présence ne seront pas un jour traduits devant un tribunal ou bien signifie-t-il seulement que certains mandats d’amener avaient été émis pour des raisons uniquement politiques ? L’avenir dira si les responsabilités de l’ensemble des auteurs de crimes sera établie. La difficulté, en l’absence d’une véritable armée nationale, est de pouvoir traduire en justice notamment les militaires ayant commis des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. Le président IBK est contraint d’attendre la fin de la formation des premiers bataillons par la Mission de formation de l’Union Européenne au Mali, [Voir notamment : http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/EN/foraff/134748.pdf, consulté le 22 octobre 2013.] dirigée par le général François Lecointre et qui a commencé son travail de formation de quatre bataillons en avril 2013. L’annonce d’une « restructuration de l’armée par le biais d’une loi de programmation quinquennale » par le président IBK est le moyen de paraître agir pour l’instant. [http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/01/21/le-president-mali-annonce-une-restructuration-de-l-armee_4351384_3212.html, consulté le 21 janvier 2014]

En attendant, les accrochages entre corps habillés et population au Nord sont le signe d’une tension persistante qui peut faire capoter à tout moment le processus de pacification et de réunification. Pour le moment, le nouveau pouvoir semble vouloir laisser agir les juges et la convocation, le 1er novembre 2013, puis l’arrestation, le 27 novembre suivant, du tout nouveau général Sanogo pour « meurtres et assassinats, complicité de meurtres et assassinats » ouvre la voie à un retour de l’état de droit. [http://www.rfi.fr/afrique/20131127-mali-sanogo-interpelle-juge-berets-rouges-exactions?ns_campaign=google_choix_redactions&ns_mchannel=editors_picks&ns_source=google_actualite&ns_linkname=afrique.20131127-mali-sanogo-interpelle-juge-berets-rouges-exactions&ns_fee=0consulté le 27 novembre 2013]

2 – Petit détour par le Niger pour mieux comprendre le Mali 

Le Niger est resté jusqu’ici à l’écart du conflit malien. Il y a eu une forme souterraine d’implication de certains chefs Touaregs en soutien à la rébellion du MNLA (surtout lors de la préparation de la partition du Mali), mais cela n’a pas eu de conséquences internes. Il vrai que les Touaregs y ont été fortement impliqués dans la décentralisation et ont accès au plus haut niveau du pouvoir, ce qui est la conséquence de la rébellion de 2007-2009 menée sous l’égide du Mouvement Nigérien pour la Justice (MNJ).

Le nouveau pouvoir nigérien a très vite pris la mesure du risque de contagion de la crise malienne. « Des forums de la paix ont été organisés par les autorités, en 2012, dans les villes d’Arlit (janvier), de Tchin-Tabaraden (avril) et de Diffa (juillet). Lors de chacun d’entre eux, il fut annoncé des plans de développement pour ces régions. Un système d’intégration a permis à la plupart des dirigeants des rébellions d’occuper des postes administratifs et politiques : ainsi, Brigi Rafini, Touareg d’Iférouane, a été nommé premier ministre ; Rhissa ag Boula, personnage emblématique de la première rébellion, est conseiller du président Issoufou, tandis qu’Aghali Alhambo est conseiller du président de l’assemblée nationale. Mohamed Anako est président du Conseil régional d’Agadez ; Rhissa Feltou, ancien cadre du MNJ, est maire d’Agadez ; Issoufou ag Maha (MNJ) est maire de Tchirozérine. Ces anciens rebelles ont donc d’importantes fonctions, l’idée étant de s’appuyer sur eux pour pacifier le Nord. » [Emmanuel Grégoire, « Islamistes et rebelles touaregs maliens : alliances, rivalités et ruptures », EchoGéo [En ligne], Sur le Vif, 31-32, mis en ligne le 3 juillet 2013, consulté le 12 novembre 2013. URL : http://echogeo.revues.org/13466, 13]

Il y a association des populations locales au développement local. Emmanuel Grégoire signale que « le code minier de 2007 attribue […] 15 % des recettes minières aux régions concernées par l’exploitation de matières premières, ce qui profite aux zones touarègues où se trouvent les sites uranifères ». [Emmanuel Grégoire, « Islamistes et rebelles touaregs maliens : alliances, rivalités et ruptures », EchoGéo [En ligne], Sur le Vif, 31-32, mis en ligne le 3 juillet 2013, consulté le 12 novembre 2013. URL : http://echogeo.revues.org/13466, 14]

Et s’ajoute bientôt à l’exploitation d’AREVA à Arlit celle d’Immouraren. En outre, les Chinois ont commencé l’exploitation de leur concession un peu plus au Sud. Cela a des conséquences directes sur les populations, d’autant que le prix d’achat de l’uranium a été multiplié par 3,5 entre 2004 et 2011 et la négociation en cours devrait conduire à une nouvelle augmentation. [Voir à ce sujet la note d’OXFAM-France publiée le 22 novembre 2013 et consulté le même jour : http://www.oxfamfrance.org/Niger-a-qui-profite-l-uranium,1828]

Certes, le Niger est une zone d’enlèvement d’otages, mais, jusqu’à l’opération SERVAL au Mali, les katibas d’AQMI n’y résidaient pas et les réseaux de passage de la drogue ne l’empruntaient que très au nord, pour le passage de la marchandise en Libye. Cela explique, avec le moindre niveau de corruption étatique, une surprenante stabilité nigérienne.

La principale raison de la stabilité est le début de développement au Nord et à l’Est. Ce développement est lié à la sécurité relative et aux rentes consécutives à l’exploitation minière. Or, au Mali, il n’y a pas d’exploitation minière au Nord à cause d’une insécurité totale et malgré d’abondantes ressources, en particulier pétrolières, tout spécialement dans le bassin de Taoudéni. Il n’y a donc pas d’enjeu immédiat poussant les populations locales à avoir intérêt à sécuriser leur environnement, contrairement au Niger où la part de ce pays dans l’approvisionnement de la France en uranium atteint 30 % de ses besoins et devrait passer à 50 % avec Immouraren, avec reversement proportionnel aux collectivités locales des recettes. [E. Grégoire, « Islamistes et rebelles touaregs maliens : alliances, rivalités et ruptures », op. cit., 30.]

Cependant, l’opération HYDRE est là pour nous rappeler que l’effet « coup dans une bille de mercure » de SERVAL risque d’avoir des conséquences durable et difficilement prévisibles dans toute la sous-région.

D’ailleurs, l’attaque contre l’usine de la SOMAÏR d’Arlit et celle de la caserne de l’armée nigérienne, le 23 mai 2013, par les « Signataires du sang » de Mokhtar Ben Belmokhtar et le MUJAO, puis l’assaut donné à la prison de Niamey par Boko Aram, le 1er juin, sont là pour rappeler que l’ensemble de la région est déstabilisée à la fois par l’effondrement de l’État libyen (obligeant l’armée algérienne à mener discrètement des opérations dans le Fezzan), par la transformation de la Tunisie en base de repli des Djihadistes de Syrie (ce qui conduit à des accrochages violents avec l’armée tunisienne) et par la connexion d’AQMI et du MUJAO avec Boko Aram et Ansaru dans un contexte de reprise des combats au nord-est du Mali avec une intensité qui surprend et a conduit, dans le cadre de l’opération HYDRE, a des engagements durs sur le terrain avec un appui aérien (à partir de la base de Saint-Dizier) très soutenu. Il semble cependant que d’éventuelles secousses institutionnelles apparaissent d’ordre plus classique (le changement de pouvoir au Niger se fait par coup d’état, sauf exception… consécutive à un coup d’état, comme l’élection de l’actuel président) et le conflit ouvert entre le président de la République Mamadou Issoufou et le président de l’Assemblée nationale, Hama Amadou, nous ramène à la période qui a précédé la chute de l’ex-président Tandja. [http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2754p036.xml0/, consulté le 15 novembre 2013.]

Cependant, cela n’enlève rien à un constat incontournable : lorsqu’il y a exploitation minière, il peut y avoir des moyens de développement qui permettent d’associer les populations locales (= les minorités) au pouvoir. C’est le cas au Niger, ce n’est pas le cas au Mali, du moins au Nord. Cependant, l’association des populations du Nord, notamment et entre autres les Touaregs, au pouvoir, peut grandement contribuer à atteindre cet objectif, c’est probablement pourquoi le Rassemblement pour le Mali (RPM), parti du président Ibrahim Boubacar Keita, a investi pour les législatives au Nord, un haut cadre du MNLA, Mohammed ag Intalla et le porte-parole du HCUA, Hamed ag Bibi, présenté comme un proche d’Iyad ag Ghali (Ançar Eddine) le possible négociateur de la libération des otages d’AREVA. Toute la difficulté sera de le faire accepter au Sud mais le capital de sympathie dont bénéficie le président Keita peut le rendre possible. [http://bamada.net/scandale-ibk-presente-des-chefs-rebelles-aux-legislatives-sous-les-couleurs-de-son-parti-rpm, consulté le 12 novembre 2013.]

3 – Le paradoxe de l’unité nationale par l’autonomie régionale

Le Mali n’est jamais sorti du problème de maîtrise de l’espace de la période coloniale et n’a jamais réussi à former une nation avec les régions du Nord. « La dimension territoriale de la crise de l’État au Mali s’explique en partie par cette impossibilité à fondre des espaces locaux dans une matrice nationale commune. Au lendemain de l’indépendance, l’État s’est efforcé unilatéralement de mettre à son service les espaces de son territoire. » [Hawa Coulibaly et Stéphanie Lima, « Crise de l’État et territoires de la crise au Mali », EchoGéo [En ligne], Sur le Vif, mis en ligne le 27 mai 2013, consulté le 13 novembre 2013. URL : http://echogeo.revues.org/13374, 11.]

Après trente ans d’échec à imposer par la force son autorité aux populations du Nord, le gouvernement central change d’orientation en signant le Pacte National de paix du 11 avril 1992. Débute alors la décentralisation (pourtant prévue lors de l’adoption de la constitution de 1960) avec le découpage communal et un partage au moins nominal du pouvoir au niveau local. Le nombre de cercles a peu augmenté depuis l’indépendance (on est passé de 41 à 49), les arrondissements de même (de 269 à 283). Par contre, la réforme de 1996 fait passer l’organisation territoriale de 19 à 703 communes. [Hawa Coulibaly et Stéphanie Lima,
« Crise de l’État et territoires de la crise au Mali », EchoGéo [En ligne], Sur le Vif, mis en ligne le 27 mai 2013, consulté le 13 novembre 2013. URL : http://echogeo.revues.org/13374, 12.
]

En réalité, jusque-là, la seule façon de gérer le territoire, en particulier au Nord, avait été la maîtrise militaire de l’espace telle que mise en œuvre sous la colonisation.

Un simple coup d’œil sur la carte administrative du Mali permet de mesurer l’ampleur du changement :

L’implication de la population dans la préparation du découpage communal (1994-1996) a été très fort et a suscité une attente considérable. Et il faut bien admettre que ce sont les rébellions touarègues qui ont déclenché cette réforme. Paradoxalement cependant, la création de communes a été très en-deçà des attentes au Nord et correspond moins qu’ailleurs aux besoins des populations.

La mise en œuvre de la décentralisation a achoppé sur l’hétérogénéité régionale (en particulier sur des limites territoriales plus éloignées de la réalité du terrain au Nord qu’au Sud) et sur l’absence de pérennité des dispositifs d’accompagnement. Tant que les bailleurs de fonds ont financé, les communes ont bénéficié du Programme d’Appui aux Collectivités Territoriales (PACT), composé d’un volet technique, au niveau des cercles, les Centres de conseils communaux (CCC), créés en 2001 (CCC) et d’un volet financier, l’Agence nationale d’investissement des collectivités territoriales (ANICT). Les CCC ont été supprimés en 2007 et les communes ne bénéficient plus d’assistance au jour le jour pour réaliser l’ensemble de leurs tâches. [Hawa Coulibaly et Stéphanie Lima, « Crise de l’État et territoires de la crise au Mali », EchoGéo [En ligne], Sur le Vif, mis en ligne le 27 mai 2013, consulté le 13 novembre 2013. URL : http://echogeo.revues.org/13374, 30.]

« C’est dans ce contexte de ralentissement, voire de déclin, de la réforme de décentralisation que la crise au Mali a pris forme. » [Hawa Coulibaly et Stéphanie Lima, « Crise de l’État et territoires de la crise au Mali », EchoGéo [En ligne], Sur le Vif, mis en ligne le 27 mai 2013, consulté le 13 novembre 2013. URL : http://echogeo.revues.org/13374, 31.] Il est vrai que la décentralisation est largement impulsée par les organisations internationales pour contourner les États et que les territoires communaux, face à État faible et corrompu sont pris entre deux logiques, celles de l’administration désintéressée et du développement local et celle du trafic d’influence et de l’enrichissement personnel des élus.

Dans le Mali consensuel d’ATT, on décentralise sans État, on met en place l’intercommunalité sans commune. Sans oublier que, dans certains cas, « l’idéal de la déconcentration des pouvoirs étatiques se révèle être un vecteur de nouveaux conflits notamment autour de la question foncière » [M. Bussi, S. Lima et D. Vigneron, « L’État-nation africain à l’épreuve de la démocratie, entre présidentialisation et décentralisation : l’exemple du Mali », op. cit., 31], ce qui est particulièrement grave et source de dislocation des sociétés et des États dans toute l’Afrique. « La consolidation de l’État se présente effectivement comme le point aveugle de la réforme de décentralisation, d’autant que cette dernière a été présentée dans les localités comme «le retour du pouvoir à la maison». Dans les villages, cette expression a été notamment comprise comme un retour à l’ordre ancien, celui des chefferies de canton, voire des chefferies précoloniales […]. En termes politiques, les élus communaux ont été, lors du premier scrutin, généralement choisis dans les familles détenant la chefferie traditionnelle locale, mais la diversité des stratégies politiques et l’emprise grandissante des partis au niveau local ont permis à toutes les composantes de la société (nobles et hommes de caste) d’accéder au statut de conseiller communal lors des derniers mandats (hormis les jeunes et les femmes qui restent minoritaires dans ces assemblées). » [H. Coulibaly et S. Lima, « Crise de l’État et territoires de la crise au Mali », op. cit., 31-32] Avec souvent des accords d’arrière-boutique conduisant à l’élection d’un maire minoritaire mais soutenu par un réseau de pouvoir. Ajoutons-y la corruption (en particulier celle de l’armée) et l’exigence de consensus imposé par ATT (c’est-à-dire le vide d’État) et nous avons le Mali que l’ensemble des médias internationaux encensait. «  Absent au Nord, absent à soi-même et absent aux siens, l’État malien, à travers la figure particulière du président Toumani Touré, était arrivé en fin de course. » [H. Coulibaly et S. Lima, « Crise de l’État et territoires de la crise au Mali », op. cit., 33] Autant dire que c’est la reconstruction de l’État qui est la priorité et que la régionalisation en est le moyen choisi par le pouvoir avec l’accord des populations concernées dans l’ensemble du pays.

Un début de réponse est apporté, lors des états-généraux de la décentralisation qui se sont tenus à Bamako, du 21 au 23 octobre 2013. Le président de la République y a déclaré : « les exécutifs des collectivités ont parfois affiché un niveau élevé de corruption […]. Il nous faut apporter des réponses définitives aux frustrations qui alimentent l’irrédentisme de nos frères touaregs » [http://www.rfi.fr/afrique/20131022-etats-generaux-decentralisation-mali-ibk-veut-repondre-frustrations-touaregs-mnla-keita, consulté le 12 novembre 2013.]. Le chef de l’État a fait le bilan de cette décentralisation au Mali. « De dix-neuf communes, nous sommes passés à 703 communes […]. Il y a eu des progrès en matière de couverture sanitaire, d’école ». Mais IBK a souligné que le transfert des compétences aux collectivités et l’attribution des ressources financières n’ont pas du tout été effectifs pendant les dix dernières années. [http://www.rfi.fr/afrique/20131022-etats-generaux-decentralisation-mali-ibk-veut-repondre-frustrations-touaregs-mnla-keita, consulté le 12 novembre 2013.] Si le MNLA n’était pas présent, plusieurs élus du Nord [http://www.rfi.fr/afrique/20131101-mali-assises-nationales-reconciliation-gabvi-nord, consulté le 14 novembre 2013] proches de ce mouvement ont participé aux débats.

Ces états-généraux ont été suivis, du 1 au 3 novembre, toujours à Bamako, par des Assises nationales pour le Nord, assez mal organisées mais mobilisant un bon nombre de représentants des trois régions. Ces assises font suite à l’exigence forte du négociateur des accords de Ouagadougou, Tiébilé Dramé,
d’« une conférence inter-malienne des représentants de toutes les forces vives des communautés du nord est le cadre approprié de solutions démocratiques, justes et durables » [Tiébilé Dramé, « Une conférence inter-malienne pour sortir de la crise et restaurer une paix juste et durable au Mali », in Jacques Frémeaux, Philippe Evanno, Aymeric Chauprade, Menaces en Afrique du Nord et au Sahel et sécurité globale de l’Europe, Paris, Ellipses, 2013, 181]. Si l’on peut faire à nouveau le reproche d’une absence totale de mobilisation à la base des citoyens maliens concernés (mais comment faire dans la situation d’insécurité actuelle ?) et d’une impasse totale sur le fait que les « peaux claires » ne sont toujours pas rentrées à Gao et à Tombouctou, il est important de noter le choix du régionalisme comme mode de gouvernance. Cela entraîne des réactions d’opposition, principalement au sud, mais à un niveau de virulence inférieur à ce qui se constatait avant l’élection présidentielle. Malgré les évidentes faiblesses de ces assises (mais rien n’interdit de les compléter, dès que la situation sécuritaire le permettra et que les minorités seront en paix chez elles, par des réunions dans les villes du nord, afin d’associer étroitement les populations à la mise en œuvre de la régionalisation et à la forme qu’elle prendra), ce qui importe avant tout, c’est l’accord des parties en présence car « toute solution sera d’abord interne et africaine, notamment sur les questions de gouvernance » [Vladimir Tozzi,
« Une lecture stratégique du conflit malien », in Jacques Frémeaux, Philippe Evanno, Aymeric Chauprade, Menaces en Afrique du Nord et au Sahel et sécurité globale de l’Europe, Paris, Ellipses, 2013, 123
].

L’échec de la mise en œuvre du Pacte national a entraîné une grande déception, mise en évidence lors des accords d’Alger en 2006 et prélude à la rébellion de 2011. Il n’est plus possible d’appliquer le Pacte national, mais « il est maintenant possible aux Maliens d’inventer un futur commun, dans le cadre d’un État unitaire, dans l’esprit audacieux du Pacte, en prenant en exemple les autonomies du monde et les modalités d’organisation d’un État réformé […] » [Pierre Boilley, « Le défi autonomiste dans la zone sahélo-saharienne : l’exemple des Touaregs »,  in Jacques Frémeaux, Philippe Evanno, Aymeric Chauprade, Menaces en Afrique du Nord et au Sahel et sécurité globale de l’Europe, Paris, Ellipses, 2013, 63]. Pour y parvenir, le président malien n’a qu’un vrai moyen et Tiébilé Dramé le lui rappelle : « pour stabiliser le Nord du Mali, IBK doit dialoguer, dialoguer et encore dialoguer » [http://www.jeuneafrique.com/Articles/Dossier/JA2748p067.xml0/mali-tiebile-drame-dioncounda-traore-mokhtar-belmokhtartiebile-drame-pour-stabiliser-le-nord-du-mali-ibk-doit-dialoguer-dialoguer-et-encore-dialoguer.html, consulté le 15 novembre 2013].

Même si la faible marge de manœuvre malienne conduit à faire passer les échéances politiques avant la pacification, les accords d’appareil avant l’implication de la population, il est possible de réussir à condition de tenir compte à chaque instant de l’environnement sous-régional et des risques permanents de déstabilisation liés à l’affrontement désormais patent entre la « Communauté internationale » et
les « BRICS » par Djihadistes et Pétromonarchies interposées.

La situation de crise étant la norme de l’humanité, il appartient aux Maliens d’en tirer profit pour se construire enfin une histoire commune en luttant ensemble contre les forces centrifuges et en refusant ensemble d’être les instruments d’une forme de colonisation brutale dont le Djihad est l’instrument et la survie d’un monde déjà révolu l’objectif.

 

Philippe Evanno