LA GUERRE AU YÉMEN (1/3)

Une approche par la désinformation

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I – Remarques liminaires

L’analyse stratégique – La seule analyse qui vaille dans l’analyse des conflits relève de la démarche stratégique. Elle s’appuie sur les faits pour autant qu’ils soient « observables » d’une part, et de l’autre « interprétables » à l’aune d’une solide culture. Ces faits, compactés et dégagés autant que possible de leur gangue d’erreur, sont à resituer dans l’environnement de la question étudiée pour remonter à « l’intention » qui en est à l’origine. Il en résulte une image cognitive, laquelle bien sûr n’a de sens que si elle intègre le fameux « brouillard de la guerre » dont parle Clausewitz[1]. Les états-majors le masquent coutumièrement sous le prudent vocable d’incertitude, mais souvent celle-ci n’est que la surprise des ânes. Le prix à payer est alors l’échec stratégique, à moins que l’adversaire ne soit plus médiocre, moins chanceux. Or l’actuelle guerre du Yémen montre qu’elle s’inscrit dans cette « surprise des ânes ».

L’arme de l’information – L’information est ce qui relie l’homme à l’homme et celui-ci à son environnement. Il en résulte une perception de son environnement, entachée d’erreur comme il se doit. Le but ultime est évidemment d’être capable de réagir aux modifications de cet environnement ; ça s’appelle le sens de l’adaptation et, à l’extrême, de la survie. Mais même l’homme est ainsi fait que pour lui ce qui est cru est plus important que ce qui est vrai. On comprend alors l’importance de l’information en tant qu’arme de guerre, et même une arme majeure.

Dans nos sociétés prétendument modernes et où les horizons sont devenus trop vastes, le terme « information » recouvre aussi une autre acception. C’est l’action qui prétend à mettre à portée du vulgus pecum[2], moyennant quelques piécettes, un ersatz permanent de compréhension de la marche du monde. Ceux qui commettent cette action sont connus sous le nom de « médias ». Non contents d’apporter la lumière, ils campent ombrageusement sur leur indiscutable objectivité supposée. Ceci est d’ailleurs tout particulièrement remarquable dans les démocraties phares de l’Occident lumineux ! Le produit de cette prétention finit par déboucher sur la création d’un mythe, celui de l’existence d’un « 4e pouvoir » au côté des trois autres[3]. Néanmoins, dès la fin du XXe siècle, le mythe se lézarde (4), ce qui correspond au moment précis où l’Occident lumineux, sous la férule du grand frère US, va s’engager dans une interminable série de guerres dont le dernier avatar est celle du Yémen.

L’information devient arme de guerre dès lors qu’il s’agit de mobiliser tous les siens. Souvenons-nous du célèbre « bourrage de crâne » de 14-18, qui fut la première application industrielle de ce principe.

Le problème est cependant que l’information de guerre et information objective ne marchent pas vraiment du même pas, ce qui devrait théoriquement plonger le « 4e pouvoir » dans les affres d’un cruel dilemme. Tel n’est cependant pas le cas : dans tous ces cas-là, sauf par pure maladresse pour l’offensive du Têt au Vietnam, en 1968[4], immédiatement s’impose le syndrome dit de « la locomotive de Staline »[5]. Il incarne un principe très simple : quand ça ne marche pas, il suffit de faire croire à tous les esprits – qui d’ailleurs ne demandent que ça – que ça marche quand même. Par conséquent, qu’on se le dise, « l’information de guerre de type mainstream est forcément honnête et objective », et dans le cas contraire « honni [complotiste] soit qui mal y pense » ! En clair, dans le cas présent le 4e pouvoir a rallié en bloc les guerres du 1er pour en assurer sans faiblir le volet propagande. L’affaire cependant ne passa pas totalement inaperçue puisqu’il gagna au passage le surnom de mainstream, en même temps qu’une lente mais sûre érosion de sa crédibilité.

La guerre globalisée qui ouvre le XXIe siècle

Quand l’URSS s’est effondrée, « aux dividendes de la paix » réclamés par les Européens s’est immédiatement substituée la guerre morale américaine, laquelle 25 ans plus tard s’est muée en une litanie de conflits post-guerre-froide menées tambour battant par l’Occident lumineux par une sorte de frénésie à vouloir convertir le monde à ses « valeurs ». Parmi les plus médiatisés ressortent l’Irak (trois guerres : 1991, 2003 et encore aujourd’hui), les Balkans (de 1992 à 1999, mais ce n’est pas fini), l’Afghanistan (2001, sans fin…), la Côte d’Ivoire (2011, et actuellement dormant), la Libye (2011- 2012, capable de repartir à tout moment), la Syrie (2011, …), l’Ukraine (2014… : où l’occident tombe sur un véritable ennemi ) ; se déroulant actuellement mais exclus du champ médiatique, on trouve le Mali, la Centrafrique ainsi que Yémen (2015…), mais qui n’est que le dernier en date.

Au titre de ces conflits, il faut également compter les révolutions dites « colorées » (plus de trente ont été dénombrées ), la guerre heureusement avortée d’Iran (pour l’instant) et, demain peut-être, la Russie et la Chine, sans parler évidemment d’une multitude d’opérations secrètes qui se poursuivent résolument dans un monde dont il convient de rappeler qu’il est corseté par quelques mille bases US (estimation) et la présence reconnue des forces dites spéciales US dans plus de 130 pays.

Parce que tous relèvent d’une même intention, et parce que dans ce monde « mondialisé » tous les conflits sont interconnectés, il ne s’agit plus de conflits post-guerre froide mais bien d’une véritable guerre globalisée, dont à l’évidence on souhaite taire la réalité.

Elle a entre autre caractéristique notable – et l’histoire le retiendra – que nul parmi les pays qui en sont victimes n’ont en quoique ce soit constitué une quelconque menace pour la sécurité tant américaine qu’occidentale dans son ensemble. C’est d’ailleurs là un des aspects essentiels de l’action propagandiste de mainstream que d’affirmer le contraire alors même que l’Occident lumineux détient, en effet, les trois quart du budget mondial dédié à la défense alors qu’il n’en représente qu’un huitième de la population. Et c’est bien pourquoi, pour sur-vendre médiatiquement la guerre, systématiquement est invoqué – avec force trémolos et d’énormes mensonges – le fameux « devoir d’ingérence » devenu depuis « responsabilité de protéger ». Après vingt-cinq ans de guerre, le doute n’est cependant plus permis qu’il s’agissait avant tout de prétextes, d’une part, pour émouvoir et museler les foules – mission principale de mainstream – mais, de l’autre, pour permettre de violer systématiquement le droit international. De cela aussi l’histoire sera comptable.

À cette perversion intrinsèque de l’entreprise ainsi engagée s’ajoute le fait que l’Occident lumineux traite naturellement les ennemis qu’il se désigne avec cette classique condescendance du « plus fort », au point même de s’étouffer d’indignation quand l’un de ceux-ci a l’idée saugrenue de vouloir lui résister. Il en résulte – cas absolument unique dans l’histoire des relations internationales – des torrents d’insultes et d’hystérie médiatique qui se déchaînent contre des chefs d’État (Saddam Hussain, Milosevic, Gbagbo, Kadhafi, Ahmadinejad et autres Assad, Poutine, Xi Jinping[6]

Voilà donc dans quel contexte il faut situer la guerre du Yémen, provoquée en 2015 et dernier avatar de la guerre globalisée.

– La propagande/désinformation globalisée :

À guerre globalisée, guerre globalisée de l’information et, par conséquent, propagande et désinformation globalisées. En tant qu’arme de guerre, mainstream s’inscrit dans une tradition qui plonge ses racines dans le XXe siècle. Il est l’héritier du bourrage de crâne de 1914, de la Pravda bolchevique et de ses émules, des leçons de propagande du bon Dr Goebbels, des comportements de la presse d’occupation, et des délires du maccarthysme. Mainstream s’est modernisé en empruntant les techniques de la narrative Hollywood et la mutation numérique. Mais en même temps, mainstream a complètement raté la mutation numérique, en raison de l’incompatibilité profonde avec ce nouveau mode de circulation de l’information qui bouscule toutes les organisations traditionnelles. C’était inéluctable, et c’est aussi prémonitoire : mainstream est la survivance en voie d’obsolescence de la propagande de l’ère pré-numérique.

Mainstream constitue un des volets informationnel majeur et décentralisé du concept de la guerre américano-centrée. L’outil, en lui-même, fut obtenu grâce à la concentration capitalistique de l’ensemble des moyens d’informations et des médias classiques. Il devient malgré lui mainstream dès lors qu’il met en œuvre, dans le cadre des guerres post-guerre froide, la propagande économique d’inspiration Barnays (neveu de Freud, qui s’en prétend l’inventeur), laquelle fut ensuite adaptée aux préoccupations de contrôle social après la crise de 1929, de la propagande de guerre pendant la 2e guerre mondiale puis de la guerre froide. Il bénéficie en même temps de toute la puissance techno-industrielle des vecteurs d’information. Mainstream est, en fait, directement issu des enseignements (discutables au demeurant) qu’a tirés le Pentagone de la guerre du Vietnam, en particulier de la traumatisante défaite psychologique de l’offensive du Têt, déclenchée en 1968 par le Viêt-Cong (le Pentagone, comme la droite US d’ailleurs, en tirèrent en effet la conclusion que les images brutes de cette bataille sont à la base de leur défaite : « on a perdu la guerre à la maison »). Depuis, le journaliste, quel qu’il soit, doit-être « embedded » et, par capillarité, le modèle s’est étendu à l’ensemble du monde occidental sous la pression des conflits.

Le problème, c’est qu’il s’agit là, au final, d’une analyse parfaitement insuffisante. En bâtissant un outil de guerre de l’information aussi massif, les US réitèrent la même dramatique erreur stratégique que commirent les communistes. L’information est une sorte de combat entre la réalité et sa perception, donc une fiction.

Or, la réalité rattrape toujours la fiction, ce n’est qu’une question de temps. Et comme la fiction est incapable de revenir à la réalité, c’est alors un phénomène de destruction lente et imperceptible, du type de la tectonique de plaque, qui se met en branle.

Il a fallu en effet 70 ans d’un règne sans partage d’une propagande telle qu’elle a transformé l’URSS en royaume de l’absurde, pour finalement l’amener à l’effondrement brutal en 1991. À l’époque on disait : « tu mens comme à la radio ».

La propagande nazie n’a pas eu le temps de subir le même sort parce qu’il a fallu d’abord détruire militairement une Allemagne encore plongée dans un profond délire destructeur.

Mainstream, retranché derrière l’épais rempart de l’anticomplotisme[7], suit exactement la même voie. Déjà, il ne compte plus que le public des abrutis ; déjà il a créé les médias alternatifs qui lui ont ravi le monopole de l’information crédible, déjà il entraîne dans sa désaffection celle de la voie officielle.

C’est que l’usage pathologique de la propagande/désinformation finit toujours par créer un effet contraire à celui recherché et la mutation numérique vient d’en accélérer le processus. La fonction première de la propagande consiste à créer et à entretenir une croyance collective par le mensonge répétitif. Celle de la désinformation, plus subtile, vise à égarer le jugement de publics ciblés bien étroits par l’application d’une erreur volontaire – donc instrumentale – sur de l’information vérifiée. L’emploi indistinct des deux à une échelle massive conduit à la mise en évidence de cette erreur instrumentale devenu systémique. Et c’est ainsi qu’on produit du renseignement « vrai » avec de l’information « fausse ». Le reste n’est que croyance.

L’erreur fondamentale de la propagande permanente est de croire en la valeur stratégique de l’acteur-population, ce qu’invalide l’histoire de la guerre et l’histoire tout court.

La propagande ne s’adapte pas aux évolutions de situation qui contredisent son message.

Le terrorisme qui s’installe impromptu dans une Europe qui se croyait sanctuarisée (« l’Europe, c’est la paix »), déstabilise mainstream. C’est encore plus flagrant dans le domaine économique. Et quand le modèle idéal de la guerre juste se fissure, alors mainstream se tait !

[1] Jouable avec des méthodes particulières et une démarche scientifique au sens de Carl Popper.

[2] La multitude ignorante selon le Larousse.

[3] L’exécutif, le législatif et le judiciaire, pour les ignares.

[4] Voir en particulier L’Âge des Extrêmes de l’historien américain Howard Zinn qui en fait la démonstration en fin d’ouvrage.

[5] La locomotive de Staline : an anecdote going around the Soviet Union that perfectly summed up the time of stagnation). Stalin, Khrushchev and Brezhnev are on a train in the middle of nowhere. It stops. They sit and wait; nothing happens. « I know what to do », says Stalin, and he goes forward and shoots the engine driver. Train still doesn’t move. « I know », says Khrushchev, « we’ll rehabilitate the driver ». Still nothing happens. « Here’s what we’ll do, comrades » says Brezhnev « we’ll pull down the blinds and pretend we’re moving ».

[6] Le dérèglement des esprits est parfois tel qu’on a même pu entendre un officier français se plaindre des ruses diaboliques qu’il disait subir des insurgés pachtounes, comme s’il n’était pas l’occupant !

[7] L’anti-complotisme au sens où il est employé par les kapos de la pensée conforme qui pullulent dans mainstream, n’est que la réactualisation de méthodes psychologiques classiques d’intimidation, remises au goût du jour par la CIA quand elle reçut l’ordre de faire taire les critiques qui s’élevèrent lors de la publication des conclusions de la commission Warren sur l’assassinat du président Kennedy.