LA GUERRE AU YÉMEN (3/3)

Une approche par la désinformation

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III – Le Yémen dans le continuum des conflits post-guerre froide –

Estimer l’importance du conflit yéménite nécessite de le resituer dans le continuum des conflits post-guerre froide, dans sa forme et sur la stratégie suivie.

Sur la forme, rien ne le distingue des précédents conflits (cf. liste supra). Il s’agit d’une agression planifiée sous égide US et qui, depuis le conflit libyen, laisse cependant à d’autres le rôle de s’exposer, ici l’Arabie Saoudite. Malgré un budget militaire équivalent à celui de la Russie (56 milliards de $), il n’en a pas les capacités requises, ni pour le mener seul, ni en coalition. Il en a seulement l’antériorité (11)[1]

La coalition de 34 nations islamiques qu’il prétend avoir montée ne se retrouve ni sur le terrain, ni dans les chancelleries concernées. Il ne s’agit en l’occurrence de pallier ses carences mais plutôt du classique remake de l’opération masquage de type US pour faire croire à l’implication de la « communauté internationale», inaugurée en fanfare à l’occasion de la première guerre d’Irak (1991). Les (rares) troupes arabes qui participent à la guerre au Yémen n’ont été qu’achetées, conformément à la seule diplomatie que pratique l’Arabie Saoudite, celle du chéquier. Quant à l’implication du CCG, organisation factice regroupant les pays du Golfe et d’inspiration britannique, elle n’a vocation à donner l’illusion d’un ersatz d’OTAN du Golfe. La réalité du terrain est différente : elle prouve, via les pertes constatées, le recours massif au mercenariat, colombiens en particulier, et par conséquent aux SMP’s occidentales[2]. La participation discrète ou secrète de certaines nations occidentales, non seulement n’est pas une mystère mais est en fait indispensable : il faut bien que quelqu’un dirige les opérations militaires, les coordonne, organise le renseignement, fournisse les appuis spécialisés, etc…, et surtout organise l’embargo total, autre classique des guerres US, naval en particulier et à partir de la Corne de l’Afrique, toute chose que l’Arabie Saoudite n’est pas en mesure de faire. S’agissant des opérations aériennes, là encore le terrain parle : les aéronefs saoudiens abattus ne sont pas en dotation dans l’armée de l’air saoudienne bien qu’ils en portent la cocarde.

Presque tout, dans cette guerre, relève du classicisme de la guerre américaine. C’est le pays le plus riche du monde (l’Arabie Saoudite l’est bien si on considère son revenu par tête) contre un des plus pauvres, qui compte 26 millions d’habitants, disposant de peu de ressources y compris en eau potable, qui importe 90 % de sa nourriture et dépend pour moitié de l’aide alimentaire.

L’idée de manœuvre est toujours la même : il s’agit de mettre à genoux la population pour la pousser à se révolter – c’est une opération de « régime change » par la combinaison de l’embargo, des bombardements, de campagnes terroristes et d’opérations terrestres à but limité – l’occupation effective du pays n’étant pas pensable. Comme partout ailleurs, là où sévit la guerre US prospère le terrorisme islamique qui tétanise la population, engage la guerre confessionnelle et détruit le patrimoine historique[3]

Une catastrophe humanitaire est donc programmée pour ce pays. Selon les standards moraux qu’affichent les occidentaux, une telle situation devrait logiquement susciter une indignation telle qu’on a vu se soulever en d’autres occasions, même moins tragiques. Et pourtant, tel ne sera pas le cas. La raison en est que l’Occident réel fonctionne en fait sous double standard et selon le seul critère de l’intérêt des élites. Ce qui revient concrètement à dire que pour les Occidentaux il y a les « bonnes » victimes, celles justiciables de sa compassion sur commande déclenchée par mainstream, et les « mauvaises », celles au contraire qui ne sont justiciables que de son action guerrière, et par conséquent ignorées par mainstream. Le drame des Yéménites est que le destin les a placés dans la seconde catégorie au nom de la real politik. Voilà encore qui participe de l’explication du silence médiatique.

 

Au plan stratégique, le conflit yéménite ne fait pas mystère de sa double filiation avec le projet PNAC et le plan Rice. Même si les deux dénominations ont volontairement disparu du paysage médiatiques suite aux mésaventures rencontrées en Afghanistan et en Irak, les objectifs restent exactement les mêmes.

  • Le projet New Middle East fut officialisé, en 2005, sous le nom de Plan Rice (du nom de la secrétaire d’État de l’ère Bush qui l’a présenté). Dans l’ambiance surréaliste de cette époque néo-con, il visait à redécouper le « New Middle East » – une zone vague pouvant aller des côtes africaines de l’Atlantique à l’Indonésie, sans limitations nord/sud – en entités géographiques supposées cohérentes sur des bases strictement ethniques et confessionnelles. Comme il supposait de vastes transferts de population et la mise en place de régimes coopératifs, seule la guerre pouvait le rendre possible[4].
  • Le projet PNAC (dont la dénomination même se passe de commentaire : Project for a New Américan Century – il survit actuellement sous le nom de SNAS) fondait quant à lui la pérennisation de la domination US sur un contrôle total des sources et des flux énergétiques, prioritairement pétroliers et gaziers. La raison qu’il n’évoquait cependant pas est également très simple : cette domination, les US ne la doivent qu’au statut du dollar comme monnaie de référence mondiale, suite aux accords de Bretton Woods (1944), ainsi que sur la manipulation du prix du pétrole à partir du Brent. La clé de voûte en est donc le pétrodollar, ce qui ramène à l’Arabie Saoudite.

Même si depuis, nombre de paramètres géopolitiques ont évolué, y compris pour le pétrole, cette double stratégie se poursuit inlassablement en mode reptilien. Et cette guerre du Yémen, que rien ne justifie, en est le dernier avatar. Mais l’odeur du pétrole n’attire pas que l’acteur US.

De quelques acteurs révélateurs du chaos ambiant –

Le malheur du Yémen est d’avoir un voisin malcommode qui ne vit que du pétrole quant lui-même n’en n’a pas. Il se double d’un autre qui est, en plus de cela, au barycentre géographique d’une configuration d’intérêts pétroliers aussi importante que discrète. Celle-ci s’articule à partir de trois sommets.

  • Le premier sommet réside dans les réserves encore inexploitées du « Quart Vide », un désert de 650 000 km carrés, situé dans le tiers méridional de la péninsule arabique, réparti entre l’Arabie Saoudite, Oman, les EAU, et pour une faible partie, le Yémen.
  • Le second sommet est le détroit de Bab el Mandeb, un des sept points d’étranglement du flux maritime pétrolier que les US, via le PNAC et l’héritage des Britanniques, veulent impérativement contrôler, ce qui implique de tenir fermement ses rives occidentales et orientales.
  • Le troisième sommet réside enfin dans le pendant éthiopien du Quart vide constitué par les réserves pétrolières estimées dans l’Ogaden.

En ces temps annonciateurs d’une fin « imminente » de règne du pétrole, voilà qui constitue alors un enjeu majeur pour l’Occident fébrile. Voilà qui suppose également que soit constituée à partir de cet ensemble une zone homogène et sanctuarisée, dont le Yémen se trouve être l’obstacle majeur bien malgré lui car du fait des aléas historico-géographiques. C’est pourquoi il convient d’en observer certains des autres acteurs parmi les plus intéressés.

  • Le premier est la Grande Bretagne  – Ce pays est mu par le maintien symbolique de son ex-statut de puissance mondiale dont il ne reste, dans les faits, qu’une City plus ou moins finissante[5]. Spécialiste indépassable en minage géopolitique et autres coups fourrés[6], Albion la perfide n’est plus qu’une marionnette empressée du grand frère américain. Elle reste pour un certain temps encore plus redoutable que négligeable.
    Albion éprouve pour le Yémen le même sentiment que pour l’Afghanistan, celui du colonialiste contrarié.
    Néanmoins, ce pays compte parmi les rares démocraties véritables de la planète. Il vient de le prouver par la voix du chef de son opposition travailliste, J. Corbyn, sommant le premier ministre D. Cameron de s’expliquer devant le Parlement sur la participation britannique aux opérations de bombardement du Yémen, lesquelles constituent un viol manifeste du droit international. Voilà qui suffit à suppléer au silence médiatique.
  • La France, autre puissance coloniale historique, possède une base à Djibouti. Ce qui la prédispose à participer au moins à l’embargo du Yémen. À la différence de son ex-ennemi héréditaire, elle ne semble cependant ni avoir de cohérence stratégique, ni même être une véritable démocratie.
  • On ignore généralement qu‘Israël est une puissance maritime. Impliqué directement dans les conflits du Proche orient, au titre de sa sécurité, il possède cinq sous-marins à capacités nucléaires de type Dolfin. Par conséquent, la Mer Rouge est essentielle à cette sécurité. Également présent de longue date dans la Corne de l’Afrique, il est un allié de premier rang des USA comme de l’Arabie Saoudite[7]. C’est donc une puissance discrète mais qui joue gros parce qu’elle est impliquée directement dans tous les conflits du Levant. Le conflit yéménite ne peut en aucun cas le laisser indifférent.
  • D’autres acteurs sont présents dans la zone comme l’Italie, le Japon… mais pas l’Union Européenne (mis à part dans la lutte contre la piraterie avec l’opération Atalante). Géostratégiquement, elle est inexistante. C’est l’une parmi d’autres de ses nombreuses incohérences. Pourtant, sa sécurité énergétique est aujourd’hui directement engagée, ce qu’elle nie cependant. On l’évoque ici afin de démontrer qu’il existe bien des acteurs stupides.

V – En avant vers le Götterdämmerung[8]

Pour Beauffre qui en a donné la meilleure définition[9], la stratégie est « l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leurs conflits ». La dialectique des volontés est donc plus importante que la stratégie. Le plan est l’expression cartésienne de la stratégie. Par ailleurs, toute l’histoire militaire démontre que le premier mort de la guerre – qui incarne cette dialectique des volontés – est le plan. Tout le problème est de savoir à quel moment on s’en rend compte.

Or, si on observe bien cette dialectique des volontés usant de la force depuis 1990, et plus particulièrement depuis 2001, elle dit que la puissance américaine perd stratégiquement et politiquement toutes ses guerres, et à y regarder de près, en fait depuis la guerre de Corée (1950-1953). Comme rien ne permet de dire que le plan a changé, c’est donc que la stratégie dont il procède va se poursuivre. Voilà qui éclaire sur au moins un des acteurs majeurs.

L’intervention russe en Syrie a marqué le point culminant de la guerre globalisée. Au sens clausewitzien, l’expression signifie ce moment de la guerre où les effets s’inversent. Il en résulte que si la stratégie US n’évolue pas, en revanche la dialectique des volontés est en train de changer en profondeur. Déjà par exemple on a vu la Chine installer une base à Djibouti. Ce qui signifie que les US ont perdu le contrôle exclusif de Bab el Mandeb.

L’impressionnant calme des troupes, qui n’est pas sans rappeler celui des insurgés pachtounes qui ont viré les US et l’OTAN d’Afghanistan, préfigure pour la guerre au Yémen une issue à l’afghane, d’autant qu’elles sont d’un niveau nettement plus professionnel, formatées sur le modèle soviétique.

 

La conclusion – temporaire – de tout ceci est que, entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, c’est bien le second qui joue vraiment sa survie dans ce conflit. Il peut en effet « tout acheter », sauf sa capacité à survivre un jour sans pétrole… Les anciens disaient que Zeus égare ceux qu’il veut perdre. Dans la mythologie germanique, on appelait ça le « Götterdämmerung »

[1] Il s’agit présentement du 8e conflit saoudo-yéménite.

[2] SMP : société militaire privée.

[3] Mainstream n’a en effet jamais relevé que, comme dans le cas des Talibans à Bamian, comme en Irak, comme en Syrie, le Yémen est une terre de très vieille civilisation – le pays de la reine de Saba – connu également pour la beauté de ses paysages. Si on s’attaque ainsi aux traces des anciennes civilisations, ainsi s’éclairent mieux les prédictions du néo-con Huntington avec son « choc des civilisations ».

[4] D’où, par exemple, les révélations effarées du général W. Clark, ex-patron de l’opération NATO au Kosovo, concernant les sept guerres prévues par le pentagone : Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Algérie, Soudan, … Par ailleurs, la doctrine militaire US est simplissime : si l’ennemi a un bateau, alors on en aura dix, et s’il a 10 chars on en aura 100 …

[5] Sinon pourquoi le grande Bretagne aurait-elle rejoint l’AIIB (Banque asiatique d’investissement et d’infrastructure, promise un jour à remplacer le FMI et la Banque mondiale), ce qui d’ailleurs à déclanché l’ire du grand frère US.

[6] Ce qui explique pleinement la fameuse formule de Churchill : « si vous voyez deux poissons se battre sous la banquise, allez donc en chercher la raison à Londres ».

[7] À cet égard, on notera que le plan Rice du New Middle East est en fait inspiré d’un plan israélien plus ancien, connu sous le nom de plan Yinon.

[8] Crépuscule des dieux dans la mythologie germanique.

[9] A. Beauffre – « Introduction à la stratégie »