INTERVIEW DE M. JEAN CLAUDE DE L’ESTRAC, LE SECRETAIRE GENERAL DE LA COMMISSION DE L’OCEAN INDIEN A PROSPECTIVE AFRICAINE

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M. Jean-Claude de L'Estrac

La Commission de l’Océan Indien ou la transformation d’une périphérie en hub

Il n’existe aucune organisation inter-étatique réunissant aussi peu de population (25 millions) sur une aussi grande surface maritime (5,5 millions de km²). Comment une telle poussière humaine perdue au milieu de l’océan pourrait-elle avoir un poids quelconque dans le concert des nations ?

Pourtant l’évolution géopolitique est favorable à la COI. En effet, d’un point de vue régional, le canal du Mozambique reste un point de passage obligé des transports intercontinentaux, pendant que ses fonds marins ‎suscitent l’intérêt et alimentent des contentieux frontaliers. L’Inde confrontée au grand projet structurel chinois « une voie, une route », marque son aire d’influence en lançant le projet SAGAR. La Chine, qui est devenue observateur auprès de la COI en février 2016, fait passer sa route maritime par la côte est-africaine. Tout cela dans le contexte de la crise financière internationale et de la création des instruments financiers des pays BRICS, AIIB et NDB. Or, au cœur de la COI, il y a Maurice, et sa place de relais financier à destination de l’Afrique et de l’Inde, mais aussi de la Chine et d’autres puissances, y compris occidentales. Sans compter l’énorme potentiel agricole de Madagascar, ou touristique des Comores, qui rêvent de rivaliser sur ce plan avec les Seychelles. En n’oubliant pas La Réunion qui fait de la COI un relais de la France et de l’Europe à un autre bout de la terre.

De tout cela et de bien d’autres choses encore telles que la thématique insulaire ou celle de la sécurité, Jean-Claude de l’Estrac a su jouer, lui qui a porté sur les fonds baptismaux la COI il y a plus de 30 ans. Il termine dans quelques semaines son mandat de secrétaire général de la COI qui apparaît désormais comme un hub incontournable plein de potentialités. Il est temps de dresser un bilan de son action. C’est pourquoi Prospective Africaine a souhaité lui donner la parole.

M. Jean-Claude de L'Estrac
M. Jean-Claude de L’Estrac

1/ Vous quittez en juillet vos fonctions de SG de la COI. Quel est votre regard aujourd’hui sur la situation régionale ?

On retiendra que nous avons fait émerger une région, l’Indianocéanie, sur la carte du monde. Nous avons donné une identité aux ‘’îles du Sud-ouest de l’océan Indien’’ comme on disait jusque-là. Le travail de communication fait par la COI y est pour beaucoup, mais il y a aussi une conjoncture favorable depuis le Sommet de Samoa de 2014 sur les Petits Etats Insulaires en Développement et la COP 21 de 2015. Ces grands rendez-vous internationaux ont braqué les projecteurs sur les îles et nous en avons tiré parti.

COI en chiffresJe note aussi, avec satisfaction, que malgré les égoïsmes et le scepticisme des Etats aucun d’entre eux ne remet finalement en cause l’importance de la coopération régionale et du travail mené par la COI.

Sur le terrain régional lui-même, il y a eu des progrès substantiels, par exemple en matière de connectivité aérienne. Nous sommes à la veille de grandes décisions pour la connectivité numérique, maritime. La conscience régionale s’affirme et fait bouger les lignes…petit à petit. Malheureusement, le grand moteur régional de croissance qu’est Madagascar continue de tourner au ralenti et c’est toute l’Indianocéanie qui en pâtit.

2/ Vous avez évoqué Madagascar, vous n’y voyez pas de signes d’amélioration ?

On ne peut pas aborder Madagascar sans un minimum d’empathie et d’optimisme. Le grand acquis de ces dernières années, c’est que la société malgache a réussi à retrouver une stabilité institutionnelle. Croyez-moi, ce n’était pas gagné ! La question est de savoir si la relance économique a lieu et là je serais plus prudent. Il y a dans la classe politique malgache une tendance au jeu politicien, aux calculs électoraux, aux manœuvres d’appareils, qui peut prendre le pas sur les intérêts nationaux. La bonne gouvernance publique demeure encore plus proche du slogan que de la réalité.  D’anciennnes pratiques perdurent. Je dois dire aussi que la communauté internationale, les bailleurs en particulier, ne se sont pas montrés très allants depuis 2014 pour accompagner sur le terrain économique le retour à la normalité institutionnelle.

Mais ce qui demeure incontestable ce sont les immenses potentialités économiques de ce pays et la pauvreté de la majorité de ses habitants. C’est pourquoi, il faut continuer à travailler et à s’engager avec espoir aux côtés de Madagascar. C’est ce que fait naturellement la COI.

3/ Justement, la COI peut contribuer au décollage de la Grande Ile ?

Oui, sans réserve. La COI a été l’une des seules institutions internationales et régionales à ne pas avoir ostracisé Madagascar entre 2009 et 2014. Nous avons donc pu l’accompagner dans son cheminement vers le retour à l’Etat de droit. J’y ai moi-même beaucoup participé, avec d’autres, et j’en suis fier.

médiation crise malgache avec Rajoelina et Ravalomanana à Desroches -ici avec le président James Michel, le ministre Jean Paul Adam et Andry Rajoelina - juillet 2012 Seychelles

Aujourd’hui la COI agit surtout pour le développement économique et social de la Grande île. Tous nos projets, qu’il s’agisse de santé publique, de connectivité aérienne, numérique, maritime, de sécurité maritime, de lutte contre les pêches illégales ou de sécurité alimentaire sont des projets concrets et mesurables, régionaux dans leur essence mais qui bénéficieront à Madagascar. Pour le projet sur la sécurité alimentaire, nous sommes heureux du soutien des bailleurs techniques et financiers.

 4/ Les Comores, c’est une autre source de préoccupation pour vous ?

Le drame des Comores c’est qu’on ne peut pas changer sa géographie ! Il est bien évident que le fait d’être un Etat archipel ne facilite pas le développement. Tout y est plus compliqué, plus long, plus aléatoire et donc plus coûteux. Si l’on y rajoute certains traits d’esprit propres à l’insularité – et qu’on ne retrouve pas seulement aux Comores –, sans parler de l’histoire tourmentée de « l’archipel des sultans batailleurs », on aboutit à un décor qui est culturellement très riche mais aussi extrêmement complexe.

Pour les amis des Comores, il y a, à mon sens, deux axes à ne pas perdre de vue lorsqu’on veut chercher les moyens d’une aide efficace : d’une part la nécessité d’enraciner les institutions démocratiques et le ‘’vouloir vivre ensemble’’ de tous les Comoriens. Ensuite la nécessité de favoriser le développement économique et social en passant d’une économie d’assistance à une économie de production et même de transformation.  C’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est la seule recette qui marche pour tirer un pays du sous-développement qui nourrit lui-même l’instabilité politique. Je pense aussi que les Comoriens ne devraient pas faire l’économie d’une analyse critique du fonctionnement de la « tournante » politique. Elle a certes contribué à installer une certaine stabilité mais elle comporte quelques effets pervers.

sommet COI- 23aout2014 Comores

5/ Mayotte n’est pas dans la COI, mais dans tous les esprits. Comment voyez-vous son évolution dans le tissu régional ?

Parler de Mayotte est un exercice particulièrement glissant, mais je vais répondre avec la liberté d’esprit de celui qui quittera en juillet ses fonctions officielles à la tête de la COI.

Mayotte n’est pas dans la COI et ne peut pas y rentrer aujourd’hui. Mais elle n’en demeure pas moins une île de l’océan Indien, une île des Comores. Avec cette particularité que sa population, profondément comorienne, n’acceptera jamais de quitter le confort de son appartenance à la France pour intégrer un des pays les plus pauvres du monde. D’un autre côté, la départementalisation de Mayotte a été une erreur magistrale. Elle complique encore la possibilité d’un rapprochement institutionnel, dans un cadre innovant, entre les quatre îles. Sans parler de la déstabilisation de la société mahoraise dont on a pu observer les effets dramatiques ces dernières semaines. Voilà la réalité et quoi qu’en disent les lois françaises, Mayotte n’est pas et ne sera jamais un département français au sens où peuvent l’être le Cantal ou la Corse.

Des deux côtés, tant qu’on continuera à se jeter à la figure des slogans creux, on passera à côté des vrais sujets. Il faut donc que la France et les Comores continuent à se parler en bilatéral, mais il faut aussi que progressivement les politiques régionales de développement, en particulier celles de l’Union européenne, gagnent en importance. Les fonds européens FED et FEDER sont cruciaux pour toutes les Comores, y compris pour Mayotte. On doit en discuter ensemble et je crois que la COI peut-être, à terme, un outil de rapprochement sur ces sujets. Tout le monde y a intérêt, et d’abord les populations. Mais je souhaite que la France comprenne aussi qu’il n’est pas dans son intérêt de brusquer les choses et qu’il y a autour de cette question de Mayotte beaucoup de susceptibilités et de rancœur dans la région. La revendication comorienne s’appuie sur un droit public international apprécié par les autres Etats de la COI.

6/ Plus généralement, les contentieux territoriaux régionaux entre la France et les autres partenaires de la COI auront-ils gêné l’action de la COI ? Quel est votre regard aujourd’hui sur ces séquelles de la décolonisation ?

 Si vous me permettez une image sportive, il faut slalomer ! Si ces contentieux n’existaient pas nous aurions pu aller sans doute plus vite et plus fort. Mais on ne refait pas l’Histoire. Ils sont là et il faut bien en tenir compte.

Ceci posé, je ne crois pas que ces contentieux aient gêné véritablement l’action de la COI. Nous avons une méthode qui est de ne pas évoquer ces questions dans nos instances. Mais je ne nierai pas que la méfiance persiste et qu’elle ne facilite pas toujours notre travail.

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Sur le fond de votre question, je note que les ex-puissances coloniales demeurent très rétives aux évolutions institutionnelles et juridiques. On voit bien qu’il est plus facile aux Seychelles et à Maurice d’aboutir à un accord sur la gestion du plateau continental qu’à la France de s’entendre avec Maurice ou Madagascar sur Tromelin et les îles Eparses. Il y a parfois dans la classe politique française, y compris au parti socialiste, un réflexe ‘’Algérie française’’ qui perturbe le raisonnement et qui n’est pas imputable seulement aux intérêts stratégiques, réels ou supposés, que fourniraient ces territoires à ceux qui les possèdent ou les occupent. Sur Tromelin par exemple, l’Assemblée nationale française n’a toujours pas ratifié un accord de cogestion agréé par les deux gouvernements. Quant aux ‘’légitimes propriétaires’’ si vous me permettez cette image, il y a aussi une tendance chez eux à utiliser ces questions dans un but de politique intérieure. Dans l’un et l’autre cas, ça ne fait pas avancer le dossier.

7/ Vous avez entamé votre mandat en plaçant la connectivité régionale au cœur de vos objectifs. Vous en tirez quel bilan ?

Que les choses avancent plutôt bien mais pas assez vite. Sur la partie aérienne nous avons beaucoup progressé. Avec la création d’ ‘’Alliance Vanille’’ en 2015, que nous avons soutenu activement à la COI, nos compagnies se parlent, se connaissent et peuvent traiter ensemble de leurs problèmes. Comment faire pour abaisser le coût du kilomètre et donc rendre plus attractif le tourisme ? Comment faire pour que nous puissions aller en 24 heures d’une île à une autre de notre région à un tarif raisonnable ? Je crois que ces discussions commencent à porter leurs fruits et qu’on sort enfin d’un malthusianisme sans issue.  Tout cela est positif. Il y a encore à travailler sur la question d’une compagnie régionale.

Les ailes de l'Indianocéanie

En matière maritime, je persiste à penser que l’idée d’une compagnie régionale demeure posée. Nous savons tous qu’elle ne serait pas rentable immédiatement mais il y a des pays, en particulier Maurice et les Seychelles, qui sont prêts à faire l’effort budgétaire. Il faut trancher le nœud gordien : sans compagnie régionale, il sera difficile d’animer le trafic intra-régional et la croissance de l’activité économique que nous attendons de la relance agricole à Madagascar. Si les Etats ne devaient investir que dans ce qui est immédiatement rentable il n’y aurait ni ponts, ni écoles publiques, ni routes secondaires. C’est aux Etats d’investir, avec mesure bien entendu, dans les équipements d’avenir et une compagnie maritime en est un.

Enfin, concernant le numérique, qui est une nécessité absolue pour notre développement, nous avons convaincu l’Union européenne de mobiliser des fonds dans le cadre du 11ème FED pour un projet de câblage à haut débit qui concerne toute la région. Nous avons encore des options techniques à trancher, sur le tracé et sur le délai de réalisation qui peut osciller entre 18 et 36 mois selon le nombre de navires câbliers mobilisés. Il y aussi d’ultimes réglages sur la composition du consortium. Je souhaite vivement que Maurice fasse le bon choix, c’est-à-dire qu’elle décide de participer à cette aventure et que le câblage Maurice-Rodrigues soit inséré dans ce projet. Sur le plan budgétaire, pour l’intérêt de l’Etat mauricien et de ses contribuables, le gain est évident.

Ceci étant, le numérique ne s’arrête pas aux tuyaux. Le ‘’soft’’ est essentiel.  Nous devons continuer à faire porter l’effort sur la régulation car, en ce domaine comme en d’autres, il n’est pas acceptable que dans nos pays le régulateur soit aussi l’opérateur.

8/  La sécurité alimentaire est arrivée assez tardivement dans votre discours de SG, mais vous avez compensé en y mettant beaucoup d’énergie.  C’est vraiment stratégique à vos yeux ? Dans un monde libre, on ne peut pas s’alimenter sur le marché mondial ?

Vous faites erreur : j’ai évoqué la sécurité alimentaire comme une priorité de mon mandat dès mon investiture en 2012. Ce qui est stratégique à mes yeux c’est de donner à manger à nos populations et de mettre un terme à cette situation absurde qui veut que nous importions d’Asie et d’Amérique latine des produits agricoles que nous pourrions très bien produire dans la région. Nous importons pour près de 2 Milliards de dollars de denrées par an, ce qui est un non-sens économique  alors que Madagascar, avec ses 2,2 millions d’hectares de terres arables, peut produire de tout en quantité et que les autres pays de la région ont la possibilité de développer le secteur de la transformation.

1er Atelier Régional pour la Protection des Cétacés dans l'Océan Indien - 1er au 4 Juillet 2007 - Sainte Marie - Madagascar
1er Atelier Régional pour la Protection des Cétacés dans l’Océan Indien – 1er au 4 Juillet 2007 – Sainte Marie – Madagascar

C’est pourquoi la COI a lancé un grand projet de sécurité alimentaire et nutritionnelle et que nous avons réussi à nous attacher le concours actif de la FAO pour le mener à bien. Au fait c’est un projet de souveraineté alimentaire car s’alimenter sur le marché mondial des multinationales agroalimentaires n’est pas une fatalité.

9/ On parle beaucoup des PEID dont vous avez été l’un des promoteurs au plan international. Vous pouvez nous en dire plus ?

Les Etats insulaires sont passés récemment de l’ombre de la non existence à la lumière de la reconnaissance internationale. C’est très positif, même s’il faut bien avouer que c’est largement dû à la situation dramatique que connaissent les îles, notamment les plus petites, face aux effets du changement climatique.

Ce changement climatique remet en cause l’existence même de nombreux Etats qui ne sont pour rien dans l’origine des maux dont ils souffrent. Faire admettre l’existence de PEID est pour beaucoup la résultante de la conférence de Samoa en septembre 2014 à laquelle la COI a participé de façon extrêmement active. Il existe, en effet, des Etats insulaires qui, dans la Caraïbe, dans le Pacifique et dans l’océan Indien, sont confrontés à des problèmes identiques. Des problèmes de survie pour certains d’entre eux. Il est donc nécessaire que la communauté internationale se mobilise et oriente les financements multilatéraux. Ceci étant, je demeure dubitatif sur la pertinence du concept de PEID. Madagascar n’est pas petit mais est ‘’en développement’, Singapour est petit mais n’est plus ‘’en développement’’… Je crois qu’il serait plus pertinent de s’en tenir à une définition plus large, celle d’Etats insulaires en développement ou même d’Etats insulaires tout court.

10/ La Chine est devenue membre observateur de la COI. L’Inde pourrait le devenir. Vous en tirez quelles conclusions ?

Que la COI intéresse le monde extérieur et que c’est très positif.

La Chine a été admise comme membre observateur de notre organisation en février dernier au 31ème Conseil des ministres de la COI. C’est un acteur majeur de la vie internationale, qui a une stratégie globale qui passe par l’océan Indien. En insérant la Chine dans notre organisation, comme observateur, nous allons pouvoir mieux échanger avec elle, mieux lui faire connaître nos points de vue, nos attentes et nos préoccupations, il en ira de même pour les Indiens s’ils nous rejoignent.

Dans le monde actuel, basé sur les échanges d’information, le ‘’soft power’’ est une composante essentielle de l’influence. Mais ce n’est pas à sens unique : grâce à cette proximité, je pense que la COI et ses Etats membres pourront aussi mieux faire comprendre à la Chine, et demain à l’Inde, ce que nous voulons et ce que nous attendons d’elles pour le développement et la stabilité de l’Indianocéanie.

11/ La crise de la piraterie dans l’océan Indien semble maîtrisée. La stabilité et la sécurité sont donc assurées dans la région Afrique australe océan Indien ?

La phase  aigüe de la piraterie dans l’océan Indien est en effet derrière nous. Grâce aux actions concertées de police des mers nous avons réduit très significativement le risque. La COI participe activement à cette mobilisation au sein du programme MASE que finance l’Union européenne. Nous avons d’ailleurs une Unité anti-piraterie aux Seychelles et demain nous y aurons un Centre de coordination régionale de l’action de l’Etat en mer et à Madagascar un Centre régional de fusion de l’information maritime.

Mais il ne faut pas se faire d’illusion : si nous avons réduit l’inflammation, nous n’avons pas touché les causes du phénomène.  Si nous arrêtions demain nos efforts de sécurisation, la situation en mer redeviendrait rapidement hors contrôle et nous serions incapables de contenir les nouvelles formes de grande criminalité qui passent automatiquement dans notre région par la mer.

12/ La situation économique mondiale vous préoccupe ?

Oui. Le ralentissement économique nous touche, même si il faut bien reconnaître que les cours actuels du pétrole offrent aussi un sursis aux comptes publics et aux opérateurs industriels.

La crise financière de 2008 nous a atteints tardivement, mais nous l’avons ressenti et je constate qu’aujourd’hui certaines bulles spéculatives sont de nouveau gonflées et que le niveau des dettes mondiales, en particulier celui des Etats-Unis, est extrêmement préoccupant. De même pour la Chine, dont on ne parvient pas à connaître la situation exacte. Quant à l’Europe, on voit bien que la crise grecque n’a pas été réglée sur le fond et qu’il existe effectivement un risque systémique à prendre en compte, au moment où c’est l’ensemble de la construction européenne qui se trouve menacée de remise en cause par le Brexit et la question des migrants.

13/ L’Europe est un partenaire majeur de la COI. Comment jugez-vous cette collaboration et comment appréhendez-vous l’après Cotonou en 2020 ?   

L’Europe est, de très loin, l’ensemble qui fait le plus pour le développement international et en particulier pour le développement de l’Indianocéanie. Si l’on ajoute l’effort budgétaire de l’Union européenne en tant que structure quasi-fédérale à l’appui de chacun des Etats membres, je pense que l’Europe au sens large représente plus de 90% de l’effort budgétaire total accompli par la communauté internationale en faveur de notre développement régional. Pour la COI, nous dépendons à 80% de l’Union européenne et à 17% de l’AFD pour mener à bien nos projets.

Pour autant, cette situation n’est pas saine. J’espère donc que dans les années à venir, l’irruption des financements multilatéraux comme le Fonds Vert sera de nature à rééquilibrer cette situation.

Sur l’après Cotonou, je suis inquiet. Je crains le désengagement et l’absence de perspectives au-delà de 2020 pour l’aide aux pays ACP. Mais il faut nous y faire. L’Europe d’aujourd’hui, à 28, ne peut pas avoir les mêmes centres d’intérêt qu’une Europe à 6 ou 12 où les puissances ex-coloniales orientaient la politique de développement de Bruxelles. Il y a aujourd’hui des Etats de l’Union qui sont plus pauvres que certains pays qui bénéficient de l’aide au développement européenne.  Pour autant, l’après 2020 risque d’être un choc pour les ACP si nous ne trouvons pas rapidement une ligne commune à proposer à l’Europe.

14/ Maurice, c’est toujours le bon élève de la région ?

C’est toujours difficile de parler de son propre pays, surtout quand on y a exercé des responsabilités sur le plan national. Maurice a accompli en 40 ans un parcours enviable dont peu de pays peuvent s’enorgueillir. Nous devons en être fiers. Nous sommes sortis de l’ornière du sous-développement pour atteindre en douceur un niveau de revenu inégalé dans la région – à l’exception de La Réunion pour des raisons évidentes – et nous avons bâti un système politique et social basé sur la démocratie, l’Etat de droit et le respect de toutes les communautés. C’est un acquis considérable.

Mais comme tous les acquis, il faut le préserver en allant plus loin. Or, je constate malheureusement un découragement de la société mauricienne face à l’incapacité du pouvoir à offrir des perspectives crédibles. C’est préoccupant.

 15/ Vous avez été candidat malheureux à la succession d’Abdou Diouf à l’OIF. Vous retenez quoi de cette campagne ?

jean-Claude de l'Estrac et Abdou Diouf
Jean-Claude de l’Estrac et Abdou Diouf

 Avant tout que la Francophonie demeure une aspiration pour beaucoup de peuples qui ne veulent pas vivre dans un monde culturellement taillé au cordeau et soumis au bon vouloir des plus puissants et j’y inclus d’ailleurs les puissances économiques. En cela la Francophonie partage un destin commun avec d’autres grandes  aires culturelles, politiques et linguistiques comme le monde hispanique.

Ensuite que la gestion de la diversité culturelle et la question du développement économique, en particulier l’industrialisation des Etats du Sud, se sont imposées dans le discours de tous les candidats. J’en suis heureux d’ailleurs car ils furent au cœur de ma démarche dès le début de ma campagne.

Enfin que l’Afrique n’a malheureusement pas su faire son unité pour défendre ses intérêts face à l’alliance des puissants et des riches. Il y a là un travail d’introspection à mener sinon les mêmes causes produisant les mêmes effets, je crains que l’Afrique ne doive attendre encore longtemps avant de reprendre les rênes de l’OIF.