La stabilité de la Côte d’Ivoire à nouveau en question ?

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Depuis quelques mois, augmente à nouveau la distorsion entre la remarquable communication du pouvoir ivoirien sur les perspectives de croissances et l’état actuel de développement de la Côte d’Ivoire et la perception qu’en ont les Ivoiriens eux-mêmes. Le PIB ivoirien est dans le top ten des taux de croissances mondiaux, mais les retombées pour la population sont minces et le mécontentement est fort. Les chancelleries et, surtout, les investisseurs étrangers sont tous d’accord pour dire qu’il faut investir en Côte d’Ivoire, mais à condition que la stabilité en soit assurée. Or, c’est là que le bât blesse, car si l’opinion ne suit pas, tout devient possible.

À Yammoussoukro le 19 juillet 2016, a lieu une violente manifestation contre la très forte augmentation des tarifs de l’électricité et la foule saccage et pille le siège de la CIE (Compagnie Ivoirienne d’Électricité). Le 20, Daloa Tiassalé et Korhogo sont secouées par des manifestations dures. C’est à Bouaké, le 22, que la situation dégénère vraiment : le siège de la CIE est mis à sac, mais aussi la préfecture, des commissariats et un très grand nombre de commerces. Officiellement, il y a un mort et 12 blessés.

Les émeutiers de Bouaké, dont un certain nombre de militaires, annoncent vouloir descendre sur Abidjan les jours suivant. L’ensemble des forces de sécurité sont mises en état d’alerte et le gouvernement est contraint de mobiliser plus de 6 000 éléments des corps habillés pour rétablir l’ordre au centre et au nord du pays. Il y aurait eu plusieurs centaines d’arrestations (on parle de quatre cents). L’armée française, conformément aux accords de défense, aurait assuré la logistique de la prise de contrôle de Bouaké.

Le président de la République passe le samedi 23 et le dimanche 24 à Assinie. Sur le routes menant d’Abidjan à Assinie et une quinzaine de km avant PK0, un militaire est posté tous les 200 m et des groupes sont positionnés à chaque grand carrefour, ce qui donne une idée de l’inquiétude du pouvoir.

Des manifestations sont annoncées dans les jours précédant la fête de l’Indépendance (le 7 août) mais il a été possible au pouvoir de les contenir voire d’en obtenir l’annulation. Cependant, on est passé ces jours-là d’une revendication avant tout économique à une revendication également politique, contre la réforme de la constitution.

En effet, l’entourage du président Ouattara, dont l’état de santé est fragile, veut en même temps contrôler la succession en cas de départ anticipé en cours de mandat et rendre possible une nouvelle candidature en 2020 en cas d’amélioration de la santé du président. La constitution prévoit que c’est le président de l’Assemblé nationale qui assure l’intérim. Or, le poste est occupé par Guillaume Soro et ses relations avec l’entourage du président sont orageuses. Le pouvoir prend le risque de perturber les élections législatives de novembre/décembre prochain en organisant, le 30 octobre, un référendum portant notamment sur la question de savoir si les Ivoiriens sont pour le fait que l’intérim en cas de vacance du pouvoir soit assuré par un vice-président désigné par le président de la République au lieu du président de l’Assemblée nationale élu par les députés. Cela rend la situation instable, ce qui n’est pas souhaitable dans une situation économique difficile (malgré une croissance forte, mais sans dividendes pour l’essentiel de la population comme on l’a vu).

D’autant que reste pendante la question du « dédommagement » promis aux anciens combattants de la rébellion (les FAFN) et non intégrés dans l’armée régulière (les FRCI). Sur les quelques 75 000 déclarés à l’ONUCI dans le cadre de son opération DDR (désarmement, démobilisation, réinsertion), ils sont une vingtaine de milliers de vrais combattants mécontents d’être des laissés pour compte, le règlement de leurs situations personnelles se faisant au compte goutte (la responsabilité de cette situation est partagée entre l’ONUCI et le gouvernement). Ils se reconnaissent politiquement dans Guillaume Soro, ce qui est évidement source de tensions très fortes avec le pouvoir.

Cela s’entrechoque, à l’intérieur, avec l’effondrement du pont ferroviaire de Dimbokro au passage d’un train Sitarail (groupe Bolloré) le 7 septembre 2016, suite à la déstabilisation du pont par un engin de chantier, ce qui ralentit considérablement, et pour de longs mois, le trafic ferroviaire entre la Côte d’Ivoire et le Burkina et, à l’extérieur, avec l’affaire Mamadi Diané et consorts dans laquelle le pouvoir ivoirien a été accusé par le pouvoir gabonais d’avoir voulu le pousser en dehors du pouvoir en organisant la fraude au profit de Jean Ping (la tension est retombée depuis l’envoi d’un émissaire gabonais à Abidjan). L’implication ivoirienne semblant indéniable, la question de l’origine de la fuite est posée, car il semble que la présidence gabonaise ait été avertie par une source ivoirienne. Les yeux se tournent à nouveau vers Guillaume Soro.

La situation ivoirienne est à suivre comme le lait sur le feu, car il serait dommage que les luttes pour le pouvoir entravent le développement du pays des éléphants et le fassent retomber dans l’instabilité. Paradoxalement et plus que jamais, Abidjan se trouve en dépendance de Paris alors que la France perd du terrain dans l’économie ivoirienne.