Revenons à l’Avant

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L’Avant fut comme ce voile assez noir  fantômal, gonflé par le vent, des matins gris d’hiver, sur la côtière, se détachant sur fond d’Océan grondant, des pétarades de fiers  « dockers », en chemin ouvrier, affairés pour une course aux dirhams « strangulante », casque noir à l’ancienne, posé sur la tête, au gré du vent, familles en poupe, joggeurs de fortune emmitouflés, bref la longue journée est en marche.
La mienne- plus nuancée l’est aussi mais elle se sait face à quelques détournements de lectures  d’une histoire récente, encore brûlante, en digestion.

L’Avant fut aussi la surprenante rupture entre le bleu-azur du ciel,  carte postale et la pluie torrentielle de novembre, subite, désolation grise et froid humide insidieux.
L’Avant fut aussi l’incongruité des regards, le questionnement de la légitimité d’un choix, d’une blancheur de peau, de la susceptibilité clanique, incomprise, du regard connoté sur la femme, parce provocante dans  son apparente légèreté et son étrange détermination.
L’Avant fut le passage à  travers une jungle de non-dits, d’insinueuses pressions, d’épreuves de légitimité, comme autant d’obstacles à franchir pour s’affranchir.
L’Avant, ce fut aussi cette tautologie : oui, le Maroc est sur le continent africain et  ce Maghreb convoité, que la France, l’Europe ont voulu s’approprier, mues par une attirance ambigue avec une arrogance génétique et un engouement tout autant génétique.
L’Avant fut le rude parcours d’un apprentissage, d’une reconnaissance à petit pas, la revendication d’un espace, l’accréditation collective d’un savoir-faire, d’un rayonnement fondé, le souci d’une élévation par une vision culturelle ouverte. Ce fut aussi la résistance (la résilience ?) à diverses attaques, incompréhension, l’épreuve de l’éloignement des êtres chers, la distance quotidienne, faite chair…
Ce furent aussi les odeurs d’épices et de boutons de rose séchés, l’ hibiscus et le rouge flamboyant de sa corolle, l’odeur de miel, à la nuit d’été tombée, des lauriers roses et blancs, les bougainvilliers et l’ allusion aux grands voyages, l’odeur de la peau brunie, les légumes en pyramide, les pains ronds au feu de bois et les maïs concassés, les tajines, les oranges pressées, l’huile de d’argan, la peau douce, les rythmes chaïbi, le bleu de l’Océan, les mouettes insouciantes, les aigrettes volubiles, la brume vaporeuse de l’Océan à Sidi-Abed, la plongée hors du Temps de La Citadelle, couleur- sable, la Citerne et ses reflets du bel Avant, d’avant les fractions, ses hommes et femmes, rythme vivant, pétri d’histoire, de bruits, de  cris, de  voix, effigies patrimoniales.
Ce fut ses chats, le Chat- voyageur, son Café, sa grille, ses faïences, ses tissus, ses bijoux exposés, ses regards croisés, ce fut déjà l’amitié en marche, en somme, l’acceptation.
Puis il y eut les rites, les traditions, la puissance des hommes de la Fantasia, les faucons, la Kasba et ses rochers, ses monts désertiques, ses haies de figues de barbarie, ce fut les herbes folles du Rif, l’Oued anthracite, les sardines épicées de la Méditerranée, les soleils couchants, les vagues frondeuses, le vert des barques, les arganiers, le sourire des femmes, les déambulations dans le souk, des mains serrées.
Puis vinrent les prémisses: des bribes d’échanges, des fleurs offertes, des conversations pudiques, des marques furtives, des yeux différents, une adhésion progressive, comme une porte qui s’ouvre majestueusement, en reine, une discrète déférence, quelques réussites tangibles, des habitudes espérées, des regards qui se croisent, n’osent pas, des signes de la main, de loin puis de plus en plus près : une Pensée qui s’est construite.
Pour des sujets qui ont rassemblé, des plaisirs communiés , des projets portés, une générosité déclarée, l’apprivoisement – enfin- le sésame vers une civilisation à portée de main comme la naissance d’un papillon aux ailes en duo civilisationnel, au grain d’une voix, l’imprégnation de deux histoires, l’accomplissement d’une mission, une évidence au fil des mots, des couleurs, des moments arrachés, sous le ciel étoilé, au cœur de La Citadelle, le palmier bruissant au vent du soir, chaud et doux comme une main tendue, regard appuyé couleur d’ébène, racontant un Maroc multiple qui se dévoile, un  Sacré  effleuré, une alchimie impromptue, une pomme consumée en volutes, l’ondulation croisée, vertige d’une fusion.
Again, l’arrachement, celui qui fait mal, atteint la chair, les larmes qui se fraient un chemin sur la joue, la sublime douleur…
Et puis, l’ Après et  son parfum d’éternité orientale, une Terre à jamais habitée, jaune et verte,  une intimité archéologique, qu’il me reste à dire chaque jour dans une Aube à venir.
Tant d’Amour sur cette Terre-là