L’Afrique, les instruments djihadistes, la France

0
360

L’actualité syrienne met en évidence l’impasse dans laquelle se trouve le camp occidental (États-Unis et satellites) réduit à communiquer sur les crimes qu’il commandite en accusant les Russes de les avoir commis puis à se coucher en tentant vainement de faire croire que ce sont les autres qui se couchent. Depuis la guerre d’Afghanistan et le choix de Zbigniev Brzezinski de favoriser l’islam radical et le moyen du terrorisme contre les Soviétiques et malgré la chute de l’URSS, pour des raisons qui n’ont que de lointains rapports avec cette compromission suicidaire, ce soutien ne s’est jamais démenti, il a seulement changé de forme suivant les intérêts du commanditaire. L’Afrique devenant le dépotoir des instruments djihadistes, il est utile d’examiner à quoi il peuvent bien servir et ce qui peut en résulter pour l’Afrique.

L’histoire de l’islam africain est tumultueuse et a connu son lot de « djihadistes » (terme religieux recouvrant à la fois la conception musulmane de l’ascèse – le grand djihad – et la guerre aux « infidèles » – le petit djihad) mais rien qui ressemble à ces zombies-tueurs wahhabisés et dopés au captagon que nous appellerons « instruments djihadistes » tant leur religion semble manquer de la moindre spontanéité. « Intruments » tout court suffira même car leur absence d’humanité rend légitime cette chosification.

L’implantation des « instruments djihadistes » en Afrique

C’est en Somalie que commence l’implantation des instruments et c’est une intervention américaine apparamment ratée qui en est l’occasion il y a un quart de siècle. Les Shebabs insécurisent une région au sous-sol prospère ce qui permet la prise de contrôle des réserves minières par des intérêts occidentaux ou supposés tels dans une absence d’État entretenue et en empêchant le Somaliland d’accéder à la souveraineté à laquelle il a droit. Les instruments servent de force d’intervention dès qu’un État de la sous-région cherche à diversifier ses circuits économiques, le Kenya en a fait brutalement les frais à plusieurs reprises. L’Érythrée comme l’Éthiopie (surtout depuis l’inauguration de la ligne de chemin de fer électrique Addis-Abeba/Djibouti, construite par les Chinois) et les deux Soudans, mais de façon très différente, sont mis sous pression ce qui permet de dégager des flux de réfugiés à la fois rentables pour toutes les mafias civiles ou militaires qui séparent ces pays de la Méditerranée et susceptibles d’augmenter la pression migratoire sur l’Europe (où des courants forts poussent partout au recouvrement des souverainetés). Cette action est devenue possible depuis que le sous-traitant Sarkozy et son factotum Juppé ont détruit la barrière migratoire libyenne, étape vers la destruction du complexe État algérien. Enfin, les opérations militaires de l’Union Africaine et de l’armée somalienne sont sabotées de façon à ce qu’elles conduisent à favoriser une dispersion des Shebabs dans tout l’Afrique centrale et australe (ils sont des dizaines de milliers répartis de Mombasa à Luanda et de Kampala à Johannesbourg), sous le contrôle attentifs de l’armée américaine et des sociétés militaires privées présentes sur le terrain qui savent, là comme en Syrie ou en Irak, commettre des erreurs de tir qui déciment l’armé somalienne soit qu’elle devienne trop efficace soit que les surveillants n’y comprennent absolument rien. À noter qu’en Somalie, les services français interviennent comme supplétifs des services américains, ce qui a coûté la vie à plusieurs agents.

Un prépositionnement de forces

Si l’on examine rapidement la situation sécuritaire pays par pays on assiste au pré-positionnement de forces. Tout d’abord et à partir de 2000, différents accords et partenariat de lutte contre le terrorisme sont signés, pour la zone sahélienne, sur injonction américaine et sont rythmés par l’irruption des prises d’otages et des attentats. Ces dernières années, la guerre en Syrie a permis le transfert d’instruments vers la Libye, transfert accéléré par l’efficacité de l’intervention russe. Des milliers d’instruments ont été transportés par avion vers Syrte et Tripoli, servant de prétexte à des manœuvres politico-militaires au fort parfum de pétrole et de gaz mais aussi d’eau, car les réserves libyennes sont gigantesques. Le Mali a été coupé en deux suite aux manœuvres du sous-traitant Sarkozy, sans que les opérations de l’armée française décidées par son successeur y changent réellement quoi que ce soit, Ançar Eddine étant toujours actif depuis son opération, sous parapluie américain et algérien, stoppée à Sévaré par les forces françaises de Serval. La Mauritanie se transforme petit à petit en zone logistique des forces sécuritaires occidentales, le juge Bruguières (Council of Foreing Relations) y officiant avec le tact qu’on lui connaît. Le Burkina-Faso, naguère hub de tous les trafics, d’otages, d’or de diamant, de cacao ou d’huile de palme, reste sous domination militaire américano-française après un printemps africain visant à maintenir des positions que l’obstination à rester au pouvoir du très serviable Compaoré risquait de compromettre. Le Niger disparaît en tant qu’État sous les coups de boutoir de Boko Aram et la frénésie d’argent de son président, l’incurie française et américaine faisant le lit de la Chine et de son bras armé financier Eximbank. Le Nigéria peine à rétablir son contrôle du territoire face à une armée de type Mad Max bénéficiant du soutien de mercenaires occidentaux et, surtout, de la volonté de grands groupes américains de s’approprier les excellentes terres agricoles du nord-est. L’objectif américain de faire tomber Paul Biya a conduit à pousser Boko Aram vers le nord camerounais, ce qui a soudé la population camerounais autour du chef détesté, contre-effet récurrent des actions occidentales mal conçues. L’intégration du Tchad dans Barkane permet à Idriss Déby de se maintenir au pouvoir, son armée commettant des crimes abominables aussi bien au Mali qu’au Cameroun, tout en refusant de laisser l’armée française passer des accords avec les populations sahéliennes seules capables de maîtriser leur terrain. Barkhane ne tient que par Déby et Déby ôte à Barkhane toute chance de succès.

La jonction avec la corne de l’Afrique peut alors se faire par la RCA martyrisée à la suite de la succession de coups d’État inspirés par Paris sans qu’aucune capacité sérieuse de contrôle de la situation par la France soit apparue depuis la chute d’Ange-Félix Patassé. Ce sont des intérêts privés français qui ont bénéficié de l’arrivée au pouvoir de Bozizé, puis de sa chute, en aucun cas l’État français et encore moins ce qui reste d’État centrafricain. On peut ajouter à tout cela l’implantation sur tout le continent d’imams afghans, pakistanais ou autres, financés par les pétromonarchies wahhabites et salafistes et qui enseignent aux enfants à devenir des instruments du djihad. Le nord-est du Bénin en est un exemple frappant.

Le grain de sable

Il semble cependant qu’un grain de sable soit venu gripper la machine. En effet, les Russes et les Chinois, qui avaient à peine soutenu Laurent Gbagbo avant de laisser les Occidentaux le chasser du pouvoir et n’avaient presque pas soutenu le Guide, ont compris que leur déstabilisation était « l’effet final recherché » de toutes ces opérations lors du « printemps syrien ». Il ne laissent donc plus rien passer et interviennent partout où Américains ou sous-traitants agissent. Le cas du Burundi fut exemplaire, puisque le président Nkurunziza, accusé de vouloir se maintenir illégalement au pouvoir – ce qui est contestable – soumis à une pression médiatique liée à des assassinats en série qui lui furent attribués bien que probablement commandités par d’autres, bénéficia d’un soutien conjoint des Russes et des Chinois qui lui permit de se maintenir au pouvoir et de narguer ouvertement les néocoloniaux en se retirant, le 18 octobre dernier, du statut de Rome de la Cour pénale internationale, suivi quelques jours après par l’Afrique du Sud puis la Gambie, pourtant patrie d’origine de Fatou Bensouda qui y fut ministre de la Justice. L’élection congolaise où Paris s’embourba, incapable d’adopter une position claire, fut l’occasion pour les mêmes de faire tomber Sassou-Nguesso dans leur escarcelle, l’opposition se ridiculisant en allant pleurer dans le giron d’Oncle Sam. L’incurie des Occidentaux fut encore plus éclatante au Gabon. Le Ping de service fut renvoyé dans les cordes sans ménagement. Et si l’on regarde du côté de la RDC, on y constate le succès d’une politique américaine très ancienne (remontant aux années 30) qui veut que jamais ce pays ne se développe. Enfin, cerise provisoire sur le gâteau, l’armée populaire de Chine s’installe en RCA – elle avait déjà profité de l’affaire Ébola pour prendre au mot les États-Unis qui envoyaient les GI combattre le virus au Liberia, en s’installant en Sierra-Leone où elle est restée – et ,surtout, elle construit une base navale à Djibouti.

Tout cela perturbe la coordination des instruments. Et ce n’est qu’un début car la cible des forces qui dominent l’Occident ‒ avec une bien moindre implication française cette fois, Hollande régnant ‒ est désormais l’Algérie et l’on voit mal comment les Chinois, qui y ont réalisé une vingtaine de milliards de dollars de marchés en une douzaine d’années et les Russes, qui équipent l’armée algérienne, pourraient laisser tomber ce pays clé (sans compter l’Iran qui entretien des liens très forts avec l’Algérie). Plus globalement, les Russes négocient, pays par pays, des accords de défense et, de plus en plus, des accords commerciaux tandis que les Chinois, poussés par leur immense projet OBOR dont la route maritime de la Soie concerne l’Afrique, à passer toujours plus d’accords commerciaux mais aussi désormais, des accords de défense.

La partie se continue en Afrique, possiblement sans la France

C’est donc en Afrique que va se jouer la suite de la partie, l’échec occidental en Syrie étant indéniable malgré une communication délirante. Les sous-traitants risquent d’y laisser des plumes aussi bien économiques que sécuritaires ‒ les Européens auront à cœur d’accueillir les millions de réfugiés qui leurs sont promis, sans compter leur lot d’intruments. Pour la France, il est vrai qu’à elle seule Mayotte devenue, au mépris du droit international et des résolutions de l’ONU, un département (Sarkozy toujours !), suffit à l’alimenter en candidats-instruments ‒ et curieusement pas les Comores, qui n’arrivent pas à en produire. L’effondrement de l’armée française sous le poids gigantesque du gardiennage aussi médiatique qu’inefficace appelé Vigipirate entraînera, à terme, une perte notable d’influence de la France en Afrique. Non pas qu’il soit aujourd’hui indispensable d’avoir une présence armée pour être influent en Afrique, mais parce que l’influence française n’y repose plus que sur son armée que des générations de politiciens aveugles ou compromis et de généraux concourant pour la piste aux étoiles ont affaiblie en en faisant la variable d’ajustement budgétaire. Les PME-PMI françaises ont été balayées au fur et à mesure des bourdes parisiennes et le CAC40, à quelques exceptions près comme AREVA en effondrement rapide, ne représente pas la France, mais une forme massive et élaborée de prédation multinationale sous casaque tricolore. Si rien ne change rapidement, la France ne sera bientôt plus qu’un souvenir en Afrique. Au lieu de jouer son rôle de pont entre le nord et le sud qu’elle avait si bien tenu sous de Gaulle et de réaliser la grande idée de Françafrique, union de destin entre la France et l’Afrique, conçue dans les années 30 et qu’elle a tant prostitué, elle tente trop tard et sans en avoir les moyens de donner raison à Helmut Kohl qui disait « qu’il ne fallait pas rêver que l’Europe contribuerait à encourager l’industrialisation de l’Afrique pour que celle-ci lui fasse ensuite concurrence »[1]. L’entrée en vigueur, le 11 octobre, de l’accord de partenariat économique entre l’Afrique australe et l’Union Européenne, qui oblige les pays concernés à ouvrir leurs frontières sans droits de douane aux produits de l’Union Européenne, sans contrepartie, semble être l’ultime tentative de museler économiquement l’Afrique. Les APE avec l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Orientale ne sont pas encore entrés en vigueur, mais il est peu probable que cela tarde. Voir dans les instruments les rabatteurs d’une hégémonie économique occidentale menacée n’est pas une illusion d’optique. Il faut rompre avec ce jeu aussi brutal que stupide. L’industrialisation de l’Afrique est l’enjeu sur lequel la France, doit d’urgence se positionner, dans une logique bilatérale gagnant-gagnant, si elle ne veut pas être définitivement marginalisée.

[1]Voir sur le site de l’Ambassade d’Allemagne au Cameroun : http://www.jaunde.diplo.de/Vertretung/jaunde/fr/06/2012-11-15-DW-Mediendialog-01.html