6 novembre 2004 : assassinat de neuf soldats français à Bouaké

Il faut transmettre à la Cour de Justice de la République l'ordonnance de renvoi de Michèle Alliot-Marie, Michel Barnier et Dominique de Villepin.

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L’ordonnance de renvoi devant la Cour de Justice de la République (CJR) de Michèle Alliot-Marie, Michel Barnier et Dominique de Villepin, transmise par la juge d’instruction Sabine Kheris au procureur de Paris, François Molins, le 2 février 2016, précise qu’« il est apparu tout au long du dossier que tout avait été orchestré afin qu’il ne soit pas possible d’arrêter, d’interroger ou de juger les auteurs biélorusses du bombardement » du 6 novembre 2004 qui a causé la mort de neuf soldats français et d’un humanitaire américain et a blessé, pour la plupart gravement, 37 soldats. Depuis rien ne s’est passé et le procureur de Paris n’a pas transmis l’ordonnance à la CJR. RFI semble attribuer cette lenteur au fait que François Molins a été directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie place Vendôme. Il est plus probable que c’est François Hollande qui se réserve le choix du moment de la transmission à la CJR. Il est même possible d’envisager qu’il protège Jacques Chirac et attend qu’il soit devenu impossible de le mettre en cause. D’autant plus que ce n’est pas Michèle Alliot-Marie qui a choisi François Molins comme directeur de cabinet mais l’Élysée – Jacques Chirac – et Matignon – Dominique de Villepin. Il sera d’ailleurs maintenu en poste lorsque Michel Mercier succédera à Michèle Alliot-Marie. On oublie trop souvent que le choix du directeur de cabinet échappe presque toujours au ministre. Dans le cas du Garde des Sceaux, c’est absolument toujours. C’est donc au-dessus qu’il faut regarder.

Il est utile de revenir brièvement sur les faits. Dès que le bombardement a lieu, à 13h15, les avions et les hélicoptères ivoiriens sont détruits. L’armée française attaque l’aéroport vers 15h00 et en prend le contrôle après un violent échange de tirs avec les FANCI. La ville est hors de contrôle et l’armée française n’est pas en mesure d’assurer la protection des ressortissants français : il y a plusieurs dizaines de blessés et trois françaises sont violées, de nombreuses entreprises françaises sont détruites, rien qui approche cependant de la communication gouvernementale française qui parle de dizaines de morts « découpés à la machette » et de viols systématiques. Tous cela ressemble à un lamentable coup d’État lamentablement raté.

Plusieurs faits attirent l’attention et forment un tableau très sombre :

  • la précision du tir, après un premier survol en palier, qui exclut toute méprise ;
  • la disparition des boites noires des Sukhoi 25, intactes puisque la destruction des avions par tir de missiles Milan a échoué et que les commandes des appareils ont été détruites à la hache ;
  • l’exfiltration des pilotes et des mécaniciens biélorusses, en deux lots, après un passage par la base de Port-Bouet ;
  • le refus des autorités française de les entendre ;
  • la panique des militaires qui conduit à inhumer les victimes sans toilette mortuaire, dans l’état où ils ont été ramassés, en mélangeant les corps et en ne pratiquant pas l’autopsie pourtant obligatoire ;
  • la pression extrêmement forte exercée par les autorités françaises sur les ressortissants français afin qu’ils évacuent la Côte d’Ivoire (plus de 8 000 sur 14 000), ce qui en ruine un grand nombre, comme si la ruine des Français devait précipiter celle du régime. Les entreprises françaises réalisaient alors la moitié du chiffre d’affaires des entreprises en Côte d’Ivoire, elles n’en représentent plus que 10 % (on peut souligner au passage le surprenant le refus des autorités françaises de permettre l’indemnisation des victimes françaises des exactions commises dans la journée du 6 novembre et les jours suivants alors que Laurent Gbagbo a fait inscrire rapidement au budget une ligne de 6 milliards de FCFA) ;
  • la position antagoniste du chef d’état major des armées, le général Bentégeat, qui défend Laurent Gbagbo publiquement, contredisant sur les plateaux des journaux télévisés Jacques Chirac lui-même puisqu’il affirme être persuadé que Laurent Gbagbo « n’y est pour rien » et imposant au chef d’état major de Licorne, le général Poncet de faire de même à la RTI – il en ressort avec des attribution considérablement accrues avant de mettre fin à la carrière du général Poncet à l’occasion de l’affaire Mahé ;
  • la nuit du 7 au 8, une colonne de blindés part de Port-Bouët, base de l’opération Licorne, arrive à l’entrée de la résidence présidentielle, mitoyenne de la résidence de France, vers 5h30, y passe deux heures et… reçoit l’ordre de tout arrêter après qu’ait atterri un hélicoptère à bord duquel se serait trouvé le « président intérimaire » prévu, le général Mathias Doué, alors chef d’état-major des FANCI, qui aurait renoncé à prendre le pouvoir ;
  • la curieuse affaire de l’hôtel Ivoire, où 57 civils ivoiriens sont tués (bilan qui s’ajoute à la cinquantaine d’ivoiriens tués les jours précédents par des tirs français), le 9 novembre 2004, par des tirs directs de l’armée française se croyant par erreur attaquée à la suite d’une fusillade déclenchée depuis le 6étage de l’hôtel occupé par… des Français ;
  • la discrète réception à l’Élysée fin novembre 2004, du plus proche ministre de Laurent Gbagbo, Assoa Adou, par Michel de Bonnecorse ;
  • l’envoi par Jacques Chirac lui-même, mi-décembre 2004, d’un émissaire à Abidjan qui rencontrera les leaders des Jeunes Patriotes et aura deux longs entretiens de plus de trois heures avec Laurent Gbagbo.

Il y a plusieurs explications possibles. Avant tout, c’est l’incapacité d’une classe politique sclérosée à voir l’Afrique autrement que sous l’angle du financement personnel ou politique, la sous-traitance au profit des États-Unis venant s’y ajouter à partir de 2007. La chute de Henri Konan Bédié, que Jacques Chirac laisse tomber, coupe une tuyauterie juteuse que l’on se soucie après coup de rétablir. Mais Laurent Gbagbo renacle à comprendre. Il doit donc tomber. Et l’on n’y arrive pas car il faut prendre en compte ce qui est devenu la norme : l’absence de plus en plus grande de prise avec le réel. Il y a peu de points de concordance entre les rapports des agents français sur le terrain et les synthèses à partir desquelles les politiques prennent leurs décisions. La divergence entre les rapports de terrain et les synthèses destinées aux décideurs ne date pas d’hier, elle commence au début des années 70 et n’a cessé de se creuser depuis. Les politiques décident en réalité en fonction d’intérêts de carrière et sans comprendre la réalité de la situation, ce qui explique que seule la brutalité absolue vienne à bout d’un chef d’État qui ne souhaitait que des relations paisibles avec la France. Depuis décembre 1999, les décisions des politiques français ont conduit à des actions sur le terrain qui correspondent à plusieurs reprises à de la complicité de crimes de guerre et vont, dans certains cas, jusqu’à de la complicité de crimes contre l’humanité. Une chose est certaine, en Côte d’Ivoire comme quelques mois après en Libye puis en Syrie, la France a commis ce que le Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale définit à son article 8 bis comme « crime d’agression »[1]. Le jour, pas si lointain, où la CPI cessera d’être une cour d’exclusion des Africains qui ont déplu, les Français risquent d’en peupler les cellules.

Il faut situer cette affaire dans le contexte plus large des tentatives de prise de contrôle de la politique africaine de la France après la mort de Jacques Foccart, le 19 mars 1997. Les postulants issus de la mouvance gaulliste (Villepin, Alliot-Marie) ont pour objectif de bénéficier du financement africain de leur campagne présidentielle (laissant de côté celui qui bénéficie d’un soutien américain, Sarkozy, c’est pourquoi il n’intervient en Côte d’Ivoire qu’après son élection). Pour la Côte d’Ivoire, la disparition de Jacques Foccart est le début d’un long calvaire dont les premières étapes sont :

  • le non respect par Jacques Chirac des accords de défense, le 24 décembre 1999, lors de la mutinerie de la FIRPAC (Force d’intervention para-commando dont la sur-solde de la MINURCA avait été détournée), la transformant ainsi en coup d’État ;
  • la partition du pays, le 19 septembre 2002 et les jours suivant ;
  • les accords de Marcoussis-Kléber, le 26 janvier 2003 ;
  • le bombardement de Bouaké, le 6 novembre 2004 ;
  • la tentative de relance du coup d’État par envoi d’une colonne blindée à la résidence présidentielle, le 8, et la fusillade de l’hôtel Ivoire, le 9 novembre 2004 ;
  • le placement par Paris de la Côte d’Ivoire sous la tutelle de Blaise Compaoré, président du Burkina-Faso et superviseur accrédité de la rébellion, ce qui aboutit aux accords de Ouagadougou du 4 mars 2007 ;
  • la suite est bien connue…

Les plaies ne sont toujours pas refermées en Côte d’Ivoire. En France, on refuse de faire le lien entre une politique de Gribouille et l’augmentation rapide de la communauté ivoirienne en France, qui avoisinait les 15000 personnes en 2000 et dépasse aujourd’hui les 100000.

La Côte d’Ivoire est le cœur de la présence française en Afrique sub-saharienne. Les actes d’ingérence et de déstabilisation commis à l’égard de ce pays ami et qui ont causé la mort de Français et d’Ivoiriens doivent être enfin jugés. Michèle Alliot-Marie, Michel Barnier et Dominique de Villepin doivent être renvoyés devant la Cour de Justice de la République par le Procureur de Paris. La France retrouverait ainsi son honneur perdu et, par là, sa place auprès de ses amis Africains.

 

[1] Il est utile de citer cet article in extenso : Article 8 bis : Crime d’agression

  1. Aux fins du présent Statut, on entend par «crime d’agression» la planification, la préparation, le lancement ou l’exécution par une personne effectivement en mesure de contrôler ou de diriger l’action politique ou militaire d’un État, d’un acte d’agression qui, par sa nature, sa gravité et son ampleur, constitue une violation manifeste de la Charte des Nations Unies.
  2. Aux fins du paragraphe 1, on entend par « acte d’agression » l’emploi par un État de la force armée contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État, ou de toute autre manière incompatible avec la Charte des Nations Unies. Qu’il y ait ou non déclaration de guerre, les actes suivants sont des actes d’agression au regard de la résolution 3314 (XXIX) de l’Assemblée générale des Nations Unies en date du 14 décembre 1974 :
  3. a) L’invasion ou l’attaque par les forces armées d’un État du territoire d’un autre État ou l’occupation militaire, même temporaire, résultant d’une telle invasion ou d’une telle attaque, ou l’annexion par la force de la totalité ou d’une partie du territoire d’un autre État ;
  4. b) Le bombardement par les forces armées d’un État du territoire d’un autre État, ou l’utilisation d’une arme quelconque par un État contre le territoire d’un autre État ;
  5. c) Le blocus des ports ou des côtes d’un État par les forces armées d’un autre État;
  6. d) L’attaque par les forces armées d’un État des forces terrestres, maritimes ou aériennes, ou des flottes aériennes et maritimes d’un autre État ;
  7. e) L’emploi des forces armées d’un État qui se trouvent dans le territoire d’un autre État avec l’agrément de celui-ci en contravention avec les conditions fixées dans l’accord pertinent, ou la prolongation de la présence de ces forces sur ce territoire après l’échéance de l’accord pertinent ;
  8. f) Le fait pour un État de permettre que son territoire, qu’il a mis à la disposition d’un autre État, serve à la commission par cet autre État d’un acte d’agression contre un État tiers ;
  9. g) L’envoi par un État ou au nom d’un État de bandes, groupes, troupes irrégulières ou mercenaires armés qui exécutent contre un autre État des actes assimilables à ceux de forces armées d’une gravité égale à celle des actes énumérés ci-dessus, ou qui apportent un concours substantiel à de tels actes.
    https://www.icc-cpi.int/nr/rdonlyres/add16852-aee9-4757-abe7-9cdc7cf02886/283948/romestatutefra1.pdf