La Russie pourrait « pivoter vers l’Afrique » avec des « mercenaires »

L’avant-projet de loi visant à légaliser les Sociétés Militaires Privées (SMP ou mercenaires) en Russie pourrait donner au pays un avantage concurrentiel sur ses rivaux en l’aidant à se tailler une place précieuse et très demandée en tant que fournisseur fiable de sécurité, lui permettant ainsi d’exploiter plus tard son avantage stratégique pour récolter des «bénéfices» énergétiques, minérals, économiques et autres, en encourageant le Kremlin à entreprendre un «pivot vers l’Afrique».

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RT a indiqué que les parlementaires russes vont soumettre un projet de proposition dans les semaines à venir pour légaliser l’industrie « mercenaire », qui est officiellement dénommée « compagnies militaires privées » (PMC), pointant le fait que cette étape était attendue depuis longtemps et que ce serait simplement mettre la Russie au même rythme que les autres grandes puissances. Cela dit, si cette loi passe, elle ne manquera pas d’attirer l’attention de la communauté internationale à cause de la guerre menée par les médias grand public contre la Russie, avec des accusations conspirationnistes qui risquent d’émerger dans son sillage pour tenter d’imputer aux « mercenaires » russes la responsabilité de toutes les agitations au niveau mondial, de l’Afghanistan à l’Afrique. Une fois accepté le fait qu’il y aura probablement un déluge de reportages négatifs et surtout inexacts sur ce sujet, il est beaucoup plus intéressant de se concentrer sur les aspects « positifs » de ce que la proposition de loi pourrait impliquer à long terme pour la grande stratégie russe.

Pourquoi les mercenaires ?

Tout d’abord, il faut que le lecteur abandonne ce qui pourrait être son aversion morale préexistante pour les « mercenaires » et qu’il reconnaisse que cet élément de projection de la force « que les États peuvent renier de manière plausible » fait maintenant partie intégrante du monde d’aujourd’hui, pour le meilleur ou pour le pire. L’industrie des SMP a longtemps été utilisée par les gouvernements pour exercer une influence indirecte dans des régions ou des contextes « sensibles », en s’appuyant sur le fait qu’il s’agit en fin de compte d’une société « privée » qui fait le travail afin de se décharger de la responsabilité des combattants si quelque chose « tournait mal », comme ce qui s’est passé avec le tristement célèbre Blackwater en 2007 pendant l’occupation américaine de l’Irak. De plus, les gouvernements n’ont pas l’obligation de rendre compte publiquement des pertes subies par les SMP, de sorte que le fait de faire appel à leurs services signifie qu’ils peuvent maintenir le nombre de victimes « officielles » à un faible niveau afin d’éviter d’inciter le public à s’opposer à l’opération en question. Cela n’est toutefois pertinent que dans la mesure où la campagne concernée est de notoriété publique, ce qui n’est pas toujours le cas.

Outre qu’ils renforcent les capacités de combat des forces militaires déployées ouvertement dans un théâtre de conflit, les SMP jouent également un rôle très utile en faisant participer indirectement lesdites forces armées à des missions à l’étranger qui n’ont pas été officiellement déclarées, que ce soit par les médias ou même aux propres citoyens du pays, quelles que soient les procédures légales. Ce « flux de travail » est possible parce que de nombreux « mercenaires » sont d’anciens membres de l’armée de l’État, dont certains conservent encore le contact avec ce corps et pourraient, comme on l’ a souvent soupçonné, se coordonner avec lui. De plus, d’anciens agents du renseignement et d’autres agents de l’État sont parfois employés dans cette industrie, ce qui en fait une extension officieuse de l’appareil de pouvoir d’un pays si elle est « correctement » employée. Prises ensemble, les deux qualités principales susmentionnées des SMP font d’elles des atouts souhaitables pour toutes les grandes puissances, ce qui explique pourquoi la Russie se met enfin en devoir de se doter de cet outil de puissance nationale.

L’angle africain

Des «mercenaires» russes ont déjà été signalés en Syrie avant même que le pays ne commence officiellement son intervention antiterroriste en 2015, et des allégations similaires sont récemment apparues en Bosnie et pourraient même être inventées pour l’Afghanistan à l’avenir afin de concocter un récit de fausses nouvelles «politiquement pratique», mais le point le plus pertinent sur lequel se concentrer dans le cadre de cet article est ce que Stratfor a récemment dit à propos de l’angle africain sur ce sujet. Le cabinet de renseignement privé a allégué que le Kremlin avait dépêché le «groupe Wagner» au Soudan et en République centrafricaine, et bien que cette assertion ne puisse être vérifiée de manière indépendante, elle aurait en effet une certaine logique, surtout à la lumière des dernières interactions stratégiques de la Russie avec ces pays.

A titre d’information pour les lecteurs qui n’auraient peut-être pas gardé un œil sur les relations russo-africaines, la Russie a été invitée par le Soudan à établir une base militaire sur la mer Rouge, et la Russie a également réussi à faire pression sur le Conseil de sécurité des Nations Unies pour qu’il lève partiellement son embargo sur les armes en République centrafricaine afin de faciliter les transferts d’armes de Moscou vers ce pays déchiré par la guerre. L’auteur a parlé de ces deux développements le mois dernier dans deux articles intitulés « Here’s Why Russia Might Set Up A Red Sea Base In Sudan » et « Why Does Russia Want To Sell Arms To The Central African Republic? », qui pourraient être résumés par le fait que la Russie souhaite établir une présence stratégique dans des pays indispensables pour la Route de la soie de la Chine en Afrique et de jeter les bases sécuritaires d’un futur  » équilibre  » des affaires continentales par une participation future à divers processus de paix.

Ayant ces objectifs à l’esprit, il est parfaitement logique que la Russie ait envoyé des «mercenaires» à ces deux États africains pour les aider, mais considérant que les SMP pourraient être légalisés, réglementés et même promus en Russie, il est très probable que ce ne soit que la première étape d’un «Pivot vers l’Afrique» plus large qui se déroulera dans les années à venir, et qui souhaite des dividendes beaucoup plus tangibles que ceux déjà mentionnés.

Récolter les « bénéfices »

Les militaires russes ont fait un travail époustouflant en battant Daesh en Syrie, et leur nouvelle renommée mondiale pourrait naturellement en faire des ressources « mercenaires » très recherchées dans le monde entier, en particulier dans les régions de l’Afrique instables et déchirées par les conflits, mais riches en ressources naturelles. S’il est très important d’établir une présence stratégique dans une partie du continent et de jouer un rôle dans les processus de résolution des conflits, ces deux facteurs n’apportent pas en soi de « bénéfices » physiques à la Russie, et c’est pourquoi cette Grande Puissance multipolaire tirera probablement parti de l’appel aux SMP pour obtenir des gains plus « terrestres », peut-être même au sens littéral.

En particulier, la Russie pourrait conclure un accord avec son partenaire mondial chinois de confiance pour protéger les Routes de la Soie – en particulier celles d’Afrique – en échange de contrats commerciaux lucratifs le long de ces routes, ce qui pourrait dans de nombreux cas déboucher sur des transactions énergétiques ou minières qui pourraient conduire à une présence russe plus importante et plus robuste sur le continent. Après tout, Moscou remplirait une fonction vitale pour Pékin en fléchissant « officieusement » ses muscles militaires dans la partie du monde la plus exposée à la guerre hybride. Il peut sembler condescendant de penser que la Russie passe par la Chine pour conclure des accords avec l’Afrique plutôt qu’avec les pays hôtes eux-mêmes, mais il est déjà vrai que Pékin contrôle une part non négligeable des industries d’extraction du continent et qu’elle est donc l’acteur le plus logique pour Moscou sur ce front.

Malgré tout, la Russie ne veut pas être le « partenaire subalterne » de la Chine en Afrique pour toujours, d’autant plus qu’il est prévu qu’elle assumera un rôle disproportionné dans la protection de ses actifs de la nouvelle Route de la soie, qui est en train de changer le paradigme mondial, et c’est pourquoi Moscou mettra probablement en œuvre une politique globale dirigée par des « mercenaires » dans un proche avenir, après la légalisation prévue de l’industrie des SMP. Pour expliquer cela, la Russie est considérée comme la Grande Puissance la plus « neutre » qui s’intéresse à l’Afrique, et à cette fin, ses services « mercenaires » seraient déjà en principe très demandés, sans même tenir compte de la valeur éprouvée que ses anciens militaires pourraient offrir à n’importe quel client.

Associés à la boîte à outils de la diplomatie « militaire » et « d’équilibrage » de la Russie, les SMP pourraient transporter, garder et peut-être même utiliser les armes russes fournies aux États en proie à des conflits afin d’aider leurs gouvernements à orienter la situation sur le champ de bataille jusqu’au point où des solutions politiques internationales (et russes) pourraient être envisagées, y compris peut-être la mise en œuvre du « fédéralisme identitaire« . Aussi longtemps que Moscou sera à la tête de chacune de ces actions ou qu’elle sera impliquée dans une large mesure, la Russie pourrait rapidement jouer le rôle de « gardienne de l’Afrique » en contribuant à y préserver la paix et la sécurité de manière plus fiable que n’importe quel autre pays.

Le  » bénéfice » ultime de ce service serait que les gouvernements hôtes eux-mêmes privilégient les entreprises russes au détriment des entreprises chinoises dans la distribution de contrats futurs, quel que soit le domaine dans lequel elles se trouvent, en vue de faire de Moscou l’un de leurs partenaires stratégiques afin de contrebalancer toute crainte réelle ou imaginaire d’être « dominé » par Pékin. Ce résultat gagnant-gagnant permettrait à la Russie et à la Chine d’entrer dans une compétition multipolaire « amicale » et complémentaire en Afrique, ce qui profiterait à toutes les parties en diversifiant leurs relations et en consolidant la stabilité sur le continent.

Conclusion

La Russie est en pleine résurgence mondiale de Grande Puissance qui voit son influence s’étendre aux quatre coins du monde, y compris naturellement à l’Afrique. Cependant, c’est sur ce continent que l’emprise de la Russie est la plus faible après la retraite stratégique que Moscou a entreprise dans les derniers jours de l’ère soviétique et dont elle doit encore se remettre complètement. Au cours des deux décennies et demie qui se sont écoulées depuis, la Russie a pris du retard par rapport à tous ses concurrents en Afrique, ce qui signifie que le seul espoir pour elle de rattraper son retard est de dévoiler une vision totalement nouvelle et ambitieuse qui répond à une demande importante et qui peut ensuite servir de levier pour obtenir des « avantages » tangibles, d’où la politique consistant à utiliser des « mercenaires » pour stabiliser la situation dans de nombreux États riches en ressources et créer les conditions permettant à la Russie de récolter des contrats favorables par la suite.

Contrairement à ses homologues américains, français ou britanniques, l’armée russe et ses ramifications de SMP ne sont pas considérées comme ayant des intérêts politiques régionaux qui « justifieraient » qu’elles participent à des mesures déstabilisatrices; au contraire, les intérêts continentaux de la Russie ont tout intérêt à assurer la stabilisation de l’Afrique et donc à faciliter les marchés commerciaux, d’extraction et de travaux publics pour ses entreprises. Cette dernière motivation de la realpolitik s’apparente à celle de la Chine, à l’exception notable du fait que Pékin n’est pas en mesure de fournir le niveau d’assistance indirecte de sécurité par des « mercenaires » que Moscou peut fournir, ce qui augmente l’attrait de la Russie. En outre, la Russie a déjà une vaste expérience diplomatique dans la promotion d’un règlement « juste » et « négocié » de la guerre contre la Syrie, ce qui la distingue de toutes les autres grandes puissances et ajoute de la valeur à sa participation à la résolution des crises du continent.

Les États africains sont conscients que leur loyauté et leurs ressources sont convoitées par l’Occident (principalement les États-Unis et la France dans ce contexte) et la Chine, et ils sont impatients de trouver un troisième partenaire solide pour «équilibrer» entre les deux pôles et obtenir les meilleurs avantages de chacun d’eux. L’Inde et le Japon, qui s’étaient associés pour construire le  » Corridor de croissance Asie-Afrique  » (aussi connu sous le nom de « corridor de la liberté »), ne peuvent pas proposer les gigantesques  projets d’infrastructures que la Chine peut offrir et commercialisent surtout leurs stratégies de développement d’infrastructures légères (soins de santé, écoles, formation professionnelle, etc.), ce qui ne les différencie guère de la concurrence et les disqualifie donc en tant que «troisième partenaire» substantiel. La Turquie, bien qu’elle ait son propre attrait unique, principalement dans son modèle de gouvernance de la « Démocratie islamique » et ses investissements économiques considérables, n’a pas d’expérience pertinente en matière de sécurité en Afrique, à l’exception de la Somalie et n’a pas les capacités de résolution des grands conflits comme la Russie.

Tout cela conduit à la conclusion que la Russie est beaucoup plus apte à jouer le rôle de troisième partenaire « d’équilibrage » pour les pays africains que tout autre État, et que le ralliement de ces gouvernements à Moscou pourrait en fait incarner une itération du « Mouvement des pays non alignés » du XXIe siècle dans le contexte de la nouvelle guerre froide sur leur continent. Au lieu d’être solidement ancrés dans les « camps » occidentaux ou chinois, ces États pourraient chevaucher les deux pôles en s’adressant à la Russie et en bénéficiant de l’assistance diplomatique et sécuritaire sans pareille qu’elle peut leur offrir pour les aider à trouver un « terrain d’entente » gérable. Cela est d’autant plus poignant lorsqu’il s’agit de pays en proie à des conflits ou sujets aux guerres hybrides comme le Soudan, la République centrafricaine et bien d’autres, car ils en ont plus besoin que n’importe lequel de leurs pairs africains, et ont désespérément besoin des services de sécurité et de diplomatie que seule la Russie peut fournir, et la Russie a bien sûr besoin de leur partenariat comme premier pas vers un « pivot vers l’Afrique ».

Source : https://orientalreview.org/2018/01/18/russia-might-pivot-africa-mercenaries/