LE ROI ET SES VALETS SONT NUS

Quelles conséquences pour la France et l'Afrique ?

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L’attaque menée par les États-Unis, la Grande Bretagne et la France contre la Syrie, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018 a profondément changé les rapports de puissance.

La capacité de mener des guerres à distance, associant campagnes de bombardement massives et communication unipolaire a donné, pendant plus de 25 ans, l’illusion qu’il était impossible de s’opposer ce qu’on a appelé l’hyperpuissance américaine.

Or, en seulement deux heures le roi et ses valets se sont retrouvé nus : les moyens de l’hyperpuissance, c’est-à-dire les missiles de croisière et leurs lanceurs aériens et maritimes, sont apparus tels qu’ils sont désormais : obsolètes. 71 missiles sur 103 (soit 69 %) ont été abattus par une défense antiaérienne syrienne équipée de matériel russe très ancien (à part les batteries Pantsir qui auraient abattu une vingtaine de cibles). Sur les objectifs stratégiques, c’est 100 % des missiles qui ont été abattus.

Il y a cependant une incertitude touchant aux 19 missiles JASSM-ER qui ont été tirés par deux bombardiers Rockwell B1. En effet, visant les cibles sans aucun intérêt stratégique de Barzé et Him Shishar, il n’est pas possible de savoir s’ils n’ont pas été abattus parce qu’il n’était pas utile de les abattre, parce qu’il n’était pas possible de le faire ou, plus important en réalité, parce qu’ils n’ont pas été repérés. Il y a également une incertitude mineure concernant les trois missiles de croisière navals (MdcN) MBDA tirés par une frégate française et qui auraient visé l’une de ces deux mêmes cibles sans aucun intérêt. Si l’on déduit ces 22 missiles qui auraient bien atteint leurs cibles et n’ont possiblement pas fait l’objet d’une tentative d’interception, cela signifie que 8 missiles SCALP anglais, 9 missiles SCALP français et 64 missiles Tomawak ont été tirés sur des bojectifs stratégiques et 73 abattus, soit un taux de succès pour la défense anti-aérienne syrienne et l’appui électronique russe de 90 % ! On peut même sérieusement envisager qu’aucun Tomawak n’ait atteint sa cible… Obsolescence programmée ?

En même temps, le web a permis de suivre en direct la réalité de ce qui s’est passé sur le terrain. La version, connue d’avance, des médias issus de modèles économiques et de supports techniques du passé doit partager l’information avec les médias alternatifs. La guerre de la communication a été perdue aussi en quelques heures de plus.

La France peut retrouver une ligne politique indépendante

Désormais, il ne reste que deux possibilités. Soit aller encore plus loin dans la démonstration d’impuissance et risquer de déclencher une guerre mondiale. Soit voir éclater la coalition réduite qui vient de se ridiculiser en Syrie. Les Allemands et les Italiens ont refusé de participer aux frappes. C’est la raison pour laquelle seuls les Anglais et les Français se sont impliqués. Theresa May a pris l’option de voir sa longévité politique se raccourcir, la démocratie semblant être encore un mot porteur de sens dans son pays. Quand à la France, il est envisageable qu’Emmanuel Macron, surtout à la suite du résultat très mitigé de sa communication personnelle, tire les conséquences du piège dans lequel l’a entraîné son ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui n’a manqué aucune occasion depuis qu’il est en poste de s’opposer au président de la République à chaque fois que celui-ci a tenté de revenir à une politique étrangère réaliste. Limoger Le Drian serait un moyen simple de changer de braquet et de redonner à la France son rôle historique de faiseur de paix au Proche-Orient. Il faudra bien entendu démonter l’appui aux « rebelles modérés » de la région d’Idlib (la franchise locale d’el-Qaïda) mais rien de s’opposerait à ce que la France maintienne un soutien aux Kurdes dont les intérêts peuvent être préservés sans mettre en cause la souveraineté syrienne. Tout dépend, bien entendu, du degré de liberté dont dispose le pouvoir français (le régime ?) vis-à-vis de ses sponsors pétromonarchiques, en particulier les frères ennemis qataris et séoudiens, de son allié otanien turc et, last but not least, du parrain aux mille têtes américain.

Se posent aussi à la France les conséquences de ses engagements pour le compte des États-Unis en Afrique. La justification de sa présence militaire dans ses anciennes colonies a été très clairement le souci, exprimé par plusieurs des nouveaux chefs d’États au premier rang desquels Félix Houphouët-Boigny, d’avoir des armées réduites afin de consacrer les budgets économisés au développement. L’armée française devait intervenir même en cas de simple mutinerie. Cette justification a disparu, le 24 décembre 1999, lorsque Jacques Chirac a refusé d’appliquer l’accord de défense avec la Côte d’Ivoire, plongeant ce pays dans une longue crise. La lutte contre le terrorisme vient suppléer la justification par les économies sur le budget de défense, mais il s’agit d’un motif indirect et peu convaincant. D’autant que la présence militaire française permet à AFRICOM d’économiser des moyens et, surtout, des vies américaines. De la même manière que le retrait des troupes américaines du terrain en Irak, à partir de fin 2006, a immédiatement entraîné la chute verticale du nombre des attaques, le retrait progressif des troupes françaises du terrain sahélien et leur remplacement par des unités locales est le meilleur moyen d’un retour à la paix. C’est la formation, le renseignement et l’appui électronique qui doivent être la priorité, pas l’intervention directe.

L’Afrique doit se doter d’une défense efficace, condition de l’indépendance monétaire

L’Afrique doit rapidement intégrer les conséquences de l’échec américain, anglais et français en Syrie. Le précédent libyen a démontré aux Africains que le États-Unis et leurs alliés européens leur refusaient un développement autonome. Mais les ressacs du chaos libyen mettent les forces françaises dans une situation intenable, la prolongation de l’opération Barkhane transformant les troupes en cibles, comme on vient de la voir à Tombouctou, et alimentant une haine des populations qui y voient une nouvelle colonisation. Paradoxalement, AQMI et EI engrangent les vocations au fur et à mesure que l’armée française mène des opérations même réussies. Envisager que ce soit voulu serait aller trop loin. Penser que l’incapacité à changer de mode opératoire relève plutôt de l’installation de l’état major de Barkhane dans une pompe confortables à promotions et à décorations est plus probable. Le recyclage de l’ancien chef d’état major des armées Pierre de Villiers chez Boston Consulting Group, au mépris de toute déontologie, alors qu’il avait adopté la posture d’un défenseur intransigeant des intérêts de la nation, est un indice probant d’une dérive des chefs. Faisons cependant crédit à l’actuel CEMA, le général Lecointre, qui jouit d’autant plus d’une excellente réputation qu’il n’était pas prévu qu’il occupe ce poste, d’être, quant à lui, capable de faire valoir l’intérêt national avant toute autre considération personnelle.

Le seule manière de sortir de l’impasse est que l’Afrique assure sa propre défense, d’abord en formant mieux et en équipant bien les unités qui traquent les djihadistes, ou supposés tels, de tout poil, puis en se dotant de moyens anti-aériens et anti-navires modernes et performants avant de se sécuriser définitivement, à un horizon encore lointain, par la dissuasion nucléaire. Il est essentiel que la France accompagne à nouveau l’Afrique francophone vers son accession à la pleine souveraineté, comme elle l’a fait sous de Gaulle, mais cette fois sur le plan militaire. C’est la seule hypothèse ou une prolongation de l’existence de la zone franc pourrait se justifier pour quelques temps encore, au moins en Afrique de l’Ouest. Mais il serait totalement illusoire pour l’Afrique, aujourd’hui divisée entre zone dollar (pour l’essentiel, mais il y a une percée du yuan dans la zone dollar) et zone franc, de croire qu’elle peut accéder à une souveraineté monétaire réelleen faisant l’économie de sa propre défense car il n’y a pas de monnaie sans armée.

Puissent les souffrances du peuple syrien servir à une prise de conscience des enjeux vitaux qui se posent aujourd’hui, au bout de sept ans d’une guerre totalement fabriquée. La victoire du peuple syrien et de son gouvernement contre des mouvements terroristes proxys des pétromonarchies, de la Turquie, des États-Unis et de leurs alliés est l’annonce d’un bouleversement et de l’émergence d’un monde multipolaire. La France peut saisir l’opportunité d’y retrouver peut-être sa grandeur, certainement son honneur. L’Afrique doit cesser d’être le champ clôt des rivalités entre puissances qui lui sont extérieures et tenir enfin le rang qui lui revient. Si nous le voulons, ce sera dans l’ambition retrouvée de la Françafrique, communauté de destin entre la France et l’Afrique, telle qu’elle avait été conçue dans les années 30 avant d’être prostituée. Il est encore possible de l’espérer.