Prospective stratégique

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L’interconnexion des crises est un phénomène largement sous-estimé des stratèges occidentaux. C’est elle qui surprend par la vitesse et la variabilité des changements de situation. C’est encore elle qui fait dire au Pentagone que le monde est « volatile, incertain, complexe et ambigu », ce qu’il a en fait toujours été mais, bien évidemment, la perception en est d’autant plus forte… qu’on a perdu la main.

L’intervention française au Mali fut précipitée par l’élan jugé suffisamment dangereux de la branche locale de l’islamisme crypto-mafieux, lequel se sentait à l’époque largement encouragé par ses succès en Libye, par l’appui occidental et pétro-monarchique dont il bénéficie depuis et, en Syrie notamment, par le sentiment, enfin, qu’il serait le principale bénéficiaire de cette vague dite des « printemps arabe ».

Le succès de cette intervention restait cependant largement incertain dans la durée, d’où ce choix élyséen d’aller aux élections à marche forcée avec, il faut le reconnaître, un doigté dans le maniement de la mécanique électorale qui fait l’admiration des perdants de l’élection présidentielle eux-mêmes. Au plan militaire, le succès n’était que tactique, les racines du mal n’ayant jamais été atteintes. Au plan politique, il s’agira bien de tout recommencer mais avec les mêmes, ce qui donne bien la tonalité de ce qu’il faut en attendre, sans pour autant préjuger de ce qui sera la mesure de l’action du nouveau pouvoir, c’est-à-dire sa capacité à pacifier et à intégrer dans la république malienne le Nord. Le seul point relativement positif reste le changement d’itinéraire des flux de drogue.

Or voilà que, sans que les français n’y fussent pour rien bien au contraire, subitement le ciel malien pourrait s’éclaircir pour eux. La raison tient en un mot : Syrie. La bataille que mènent les occidentaux en Syrie par
« rebelles » interposés vient de leur infliger un revers stratégique alarmant. Ceux qui crurent détruire le régime syrien en quelques mois se retrouvent aujourd’hui dans une impasse qui les laissent déboussolés. Le retournement récent de situation change profondément la donne (inversion du rapport de force sur le terrain, chute des Frères Musulmans en Égypte, élimination de l’acteur qatari (mais sorti par la porte malienne, il semble revenir par la fenêtre burkinabée), surexposition désormais de l’Arabie Saoudite contrainte d’aller traiter à Moscou, passation de pouvoir sereine en Iran…).

L’élan djihadiste est brisé localement. Ses deux richissimes inspirateurs pétro-monarchiques et mécènes de toujours se révèlent avoir des pieds d’argile : ils jouent tout simplement leur survie dans ce jeu, devenu dangereux pour eux, qu’est devenue la poudrière syrienne. Faute d’avoir dramatiquement sous-estimé d’une part, la vigueur des intérêts non occidentaux et, d’autre part, leur supériorité stratégique désormais d’évidence, l’affaire, qui n’est pas encore jouée, ne fait cependant plus aucun doute quant à son issue dans le triptyque « pourrissement, généralisation du conflit et reflux stratégique durable ».

La crise malienne fut en partie crée par la crise libyenne, elle-même à l’origine de la crise syrienne. Il en résulte que les conséquences de l’échec syrien vont naturellement se répercuter selon un chemin de cause à effet strictement inverse.

Pour le Mali, l’effet le plus important du retournement syrien sera d’éloigner momentanément la menace islamiste du fait de la fragilisation des acteurs qatari et saoudien. Le sanctuaire libyen se retrouve potentiellement menacé à son tour et forcé de passer en posture défensive. La situation de connivence islamo-occidentale de plus en plus intenable reste cependant soumise à l’irrationalité de la politique étrangère américaine (qualifiée de strategic insanity par les stratèges non occidentaux).

Dans un premier temps, cette situation procurera à la reconstruction malienne une fenêtre d’opportunité inespérée. Que l’on soit capable ou non d’en tirer parti est une autre question mais, paradoxalement, dans un second temps, les premier bénéficiaires – français –, risquent bien d’en être aussi les premières dupes. Le pat stratégique momentané qui se profile au Proche-Orient va finir naturellement par déporter plus encore la confrontation entre, pour faire simple, les intérêts occidentaux et ceux non-occidentaux sur un théâtre africain déjà en proie à cette compétition tendue.

Or, ces mêmes intérêts occidentaux ne sont pas cohérents entre eux, ce qui, replacé dans le cas malien, rend possible toutes les combinaisons et toutes les alliances, y compris de la part du candidat soutenu par les Français, lequel pourrait fort bien envisager d’éjecter un jour cet encombrant allié auquel trop est dû pour le supporter encore plus longtemps, au profit d’un autre allié jugé, lui, plus opportun. Tout cela s’inscrira en fait au niveau d’une sous-région déjà perclue de fragilités, d’incohérence et de systèmes de pouvoir à bout de souffle. Comment pourra-t-elle alors résister quand elle deviendra à son tour le champ clos du nouvel affrontement est-ouest ?