La succession d’Abdou Diouf s’avère complexe. En effet, l’Afrique ayant traîné à présenter des candidats, c’est le Canada qui, le premier, à proposé la candidature de Michaëlle Jean. Un tel choix reviendrait à abandonner la règle non écrite d’attribution du poste de secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) à un représentant du Sud tandis que celui d’administrateur général revient à un représentant du Nord. En outre, le Canada représente la minorité des pays membres de l’OIF qui refusent catégoriquement l’attribution d’un siège pour l’Afrique au Conseil de sécurité de l’ONU. De la même manière, ce pays s’est opposé, au cours des réunions préparatoires au sommet de Kinshasa de 2012, à la création d’une agence de l’ONU chargée de la lutte contre les changements climatiques. Il y a une forte responsabilité du Canada dans le caractère vague et inefficace des résolutions de ce sommet. Or, le prix à payer par les Africains,  en l’absence de véritable coordination de la lutte contre les conséquences des changements climatiques, se chiffrera en dizaines, voire en centaines de millions de morts. Cela rend d’autant plus étrange cette volonté soudaine du du Canada de prendre les rênes de la Francophonie.

Cela pose aussi la question du statut de la candidate canadienne. Elle ne partage qu’avec Pierre Buyoya, ancien président du Burundi, le fait de n’avoir jamais été démocratiquement élue. En outre, Michaëlle Jean n’a occupé qu’un poste public, celui de gouverneur du Canada, c’est-à-dire qu’elle a été la représentante, pendant 5 ans, de la reine d’Angleterre qui est, par une intéressante fiction juridique, en même temps reine du Canada (elle a été nommée par la reine sur proposition du premier ministre canadien). Quelques soient par ailleurs les qualités éminentes de Madame Jean, elle a seulement correctement géré une fonction de représentation qui est une survivance curieuse du pouvoir colonial anglais. Cela suffira-t-il à lui permettre d’accéder à la succession d’Abdou Diouf ? Il est certain que le gouvernement canadien est très conscient des handicaps de sa propre candidate et on ne peut exclure que lors du prochain sommet, ce gouvernement accepte un autre choix de la part de chefs d’États africains qui sont, avant tout, pour le Canada, des amis.

La campagne des cinq candidats déclarés (le 6e, Dioncounda Traoré, ex président intérimaire du Mali, s’étant retiré) est loin d’être terminée, mais il semble aujourd’hui que le choix soit entre deux candidats : Michaëlle Jean et Jean-Claude de l’Estrac ; la première parce qu’elle bénéficie du soutien du deuxième contributeur au budget de la Francophonie, le second, parce que son programme fait bouger les lignes et que sa personnalité suscite un intérêt grandissant.

Cela ne veut pas dire que les autres candidats ne comptent pas : Henri Lopez, Pierre Buyoya et Augustin Nze Mfumu représentent chacun une vision de la Francophonie et il est très probable que les chefs d’États présents au sommet de Dakar en reprendront les meilleures propositions pour désigner ensuite le secrétaire général qui fera la synthèse entre les programmes et les régions du monde qui composent la mosaïque francophone.

Il est quasiment certain que l’Afrique adoptera finalement une position commune et on peut légitimement supposer qu’elle privilégiera un candidat d’un pays membre de l’Union Africaine. La remarquable qualité des propositions de Jean-Claude de l’Estrac et sa situation de candidat d’un pays-pont entre l’Afrique et l’Asie, devraient au final faire la différence. C’est pourquoi Prospective Africaine lui donne à nouveau la parole sous la forme d’une vidéo enregistrée à l’hôtel Ivoire à Abidjan et d’une réponse écrite aux questions que Prospective Africaine lui a posé en partenariat avec le site ouest-africain d’information :
www.laregionale.com.

Philippe Evanno