Mort d’un ambassadeur : évaluation et conséquences stratégiques

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Le consulat US à Bengazi a été attaqué : l’ambassadeur, un diplomate et deux Seals (protection) et peut-être un 5membre du consulat ont été tués. Cet acte, particulièrement ignoble, s’inscrit malheureusement dans une guerre qui ne veut pas dire pas son nom, qui menace d’emporter d’abord le Moyen Orient, et qu’accompagne, ce qui la confirme, une propagande abjecte.

Cette propagande oblige ici à prendre quelques précautions oratoires :

  • Le « pourquoi » de cette guerre n’est pas ici l’objet. L’hyperprésence de la propagande ne doit pas empêcher, au contraire, toute volonté d’analyse objective loin des partis pris.
  • Ce cadre conflictuel, à savoir que la propagande est asservie à la guerre qui elle-même est un métier (peu connu), amène à considérer qu’aucune information « ouverte » n’est fiable.

L’attaque, d’évidence provocatrice, manipulatrice, symbolique et prémonitoire, marque une escalade et un tournant dans cette guerre dont les conflits libyen, syrien ainsi que d’autres plus larvés, et demain possiblement iranien, ne sont que des péripéties.

Pour faire court, elle met aux prises :

  • d’une part les occidentaux avec leurs alliés Arabes (de circonstance, on le voit bien) et emmenés par les US, investis selon eux d’une impérieuse mission d’imposition de la démocraties et des valeurs humanitaires par la force et par l’action subversive, légitimée si nécessaire,
  • et d’autre part, les autres nations qui, se sentant confusément menacées, finissent par s’y opposer de plus en plus.

Cette guerre, « moderne » s’il en est, présente un visage naturellement incompréhensible au béotien, mais certainement pas au professionnel averti. Très éloignée des schémas classiques, elle est quasi globale, majoritairement clandestine, fortement psychologique et hautement subversive, avec un nombre importants d’acteurs qui se gardent bien d’apparaître ouvertement. La confusion dans les esprit qui en découle y participe d’ailleurs directement, au point d’occulter aux yeux du grand public que le rapport de force brut potentiel sera au final de 1 (occidental et assimilé) contre 4 (hostiles) comme l’indique clairement le récent sommet des non-alignés, qui constitue une révélation et une gifle à la diplomatie occidentale.

L’attaque du consulat de Bengazi est nécessairement liée au conflit syrien en ce qu’il contribue, à un moment crucial, à ébranler le mythe du « rebelle libérateur occidentalo-soutenu ». Ceux qui le nient ne font qu’imiter ces Français qui applaudirent Daladier après Munich (« Ah les cons ! » s’exclama-t-il d’ailleurs).

Il s’agit d’une attaque parfaitement, opportunément (un 11 septembre…) planifiée et de manière synchrone avec un prétexte qui présente tous les ingrédients de la manipulation simpliste mais qui fonctionne.

Avec cette attaque, trois mystifications de propagande stratégique s’écroulent : le consulat visé était censé être celui du meilleur allié du pouvoir récemment mis en place. La Libye est un pays désormais sur le chemin de la « démocratie humaniste ». La sécurité des diplomates US est certainement l’une des plus rigoureuses au monde.

Avec cette attaque confirme et retourne contre ceux-la même qui l’ont décidé, ce total mépris du droit international qui présida à l’opération libyenne. Et ce sont les mêmes qui sont à la manœuvre dans l’opération syrienne en cours, comme le montre le traitement parfaitement ignoble réservé aux diplomates US, exactement le même jusque dans les détails les plus sordides que celui réservé à l’ex- guide libyen il y a quelques mois.

Cette attaque leur envoie en outre deux messages clairs et qu’entendront parfaitement les destinataires, sinon leur population :

  • « attendez-vous à subir ce que vous faites subir… »
  • « la stratégie pro-syrienne reprend l’initiative en portant résolument le fer sur les arrières, vulnérables, du dispositif de ses agresseurs ».

Cette attaque est par ailleurs une sérieuse défaite tactique de la propagande occidentale prise à contre-pied dans son discours et en incapacité de réagir efficacement, sauf à admettre de s’être trompée. Le fait que l’attaque ait simultanément fait l’objet d’une information ciblée dans les médias alternatifs, sans réaction possible ou autre que trop tardive, révèle un degré avéré de professionnalisme dans la guerre de l’information et préjuge d’autre pièges à venir pour cette propagande.

« Qui a fait ça ? » La question hante certainement les esprits mais rien, strictement rien, dans l’anarchie informationnelle du moment, même – surtout – pour les services dits spécialisés, ne permettra de le déterminer. Pour cela, il suffit « simplement » d’analyser les faits et les effets. Le terme simplement étant ici particulièrement trompeur tant les décideurs et leurs entourages sont enfermés dans des logiques si complexes qu’elles leur obscurcissent l’esprit.

L’excès de mensonge tue le mensonge et fait que le menteur finit par croire à son propre mensonge tout comme l’excès de manipulation fait que tel qui se croit manipulateur devient manipulé par les événements. Autrement dit, l’effet déterminant de cette attaque ne peut qu’échapper aux intentions de ses commanditaires.

Qui sont-ils ? A la base, n’importe quelle organisation qui grenouille dans les arcanes de ces conflits à répétitions et elles sont naturellement nombreuses (comme à Sarajevo en 1914). Après analyse, seules cinq hypothèses sont à retenir selon qu’elles (les organisations) relèvent de l’un ou de l’autre des camps en présence, étant entendu que les exécutants sont par nature manipulés, donc sans intérêt.

Hypothèse 1

La plus logique donc fatalement la moins voyante.

Les commanditaires appartiennent à cette alliance informelle qui soutient pour des raisons stratégiques bien comprises la Syrie actuelle. Aussi puissants que sous-estimés par les occidentaux, une telle opération est largement à leur portée, eux qui en leur temps initièrent l’Amérique à la guerre clandestine. Le but est simplement tactique : déserrer l’étau sur la Syrie et propager l’incertitude chez l’ennemi. Un objectif d’autant plus atteint que d’autres opération aussi peu coûteuses mais très rentables sont déjà à l’étude. L’attaque relève ici d’une stratégie du signal. Moyennement probable car logique.

Hypothèse 2

La plus conforme à la propagande occidentale. Malgré la victoire du « bien » en Libye, il reste des organisation résiduelles, de type kadafiste ou terroristes … à éradiquer et qui nécessitent un surcroît d’effort militaire US pour parfaire la mise en place de la démocratie sans exclure d’en étendre le domaine d’action à tout le Maghreb, de l’Algérie à l’Egypte en passant par le nord Mali. Cette stratégie ne saurait être que celle d’une sous-officine US livrée à elle-même, aussi inconséquente que dangereuse pour ses maîtres, donc peu probable.

Hypothèse 3

La moins conforme à la propagande occidentale. Elle recoupe l’hypothèse 2 mais dans l’intention de déstabiliser l’actuel président-candidat US considéré alors comme insuffisamment va-t-en guerre sur d’autre dossier. Possible mais voué à l’échec, car elle se heurtera à l’establishment militaro sécuritaire US qui ne transigera pas sur l’aventure guerrière vu l’état de la défense US.

Hypothèse 4

La plus conforme à ce type d’alliance, dite « de la carpe et du lapin », qu’affectionnent les milieux US les plus influents. Un des alliés des US, tout particulièrement impatient de réaliser son propre « agenda » prend l’initiative malheureuse de dévoiler ses propres batteries. Hautement probable quand on sait qui « décide ».

Hypothèse 5

La plus folle donc la plus probable. Trop soucieux de ne pas apparaître en première ligne, l’acteur US a fait appel un peu imprudemment, en finançant, armant et entraînant, à une nébuleuse d’organisations douteuses, mais conjoncturellement alliées, dont l’une se « sentant pousser des ailes » décide d’établir soudain son propre califat. Le plus probable. Les Américains sont une nouvelle fois confrontés, un classique chez eux, à cette tendance récurrente voire maladive de s’allier avec son futur pire ennemi… comme en Afghanistan.

Au plan stratégique, cette attaque a pour caractère ultime de provoquer un « effet de sidération » visant à rétablir dans les esprits un rééquilibrage salutaire dans la perception des conflits en cours, tout en forçant simultanément le camp de l’agression auto-légitimée par la morale à devoir réagir d’une manière obligatoirement plus conforme à ces intentions et capacités réelles, donc à se dévoiler.

Le plus surprenant et révélateur dans cette affaire est que tel n’était pas exactement l’effet initialement recherché par ceux qui l’ont lancée.

La conclusion est que dans cette « guerre moderne », strictement aucun des multiples acteurs ne dispose de la compréhension et des moyens nécessaires pour anticiper les conséquences et à fortiori contrôler ce qu’il se passe effectivement.

Sous cette aspect et toutes choses égales par ailleurs, le monde actuel se retrouve dans une situation assez proche de celle qui présidait à la veille de 14/18 : un conflit généralisé et incontrôlable parce que voulu et conduit presque exclusivement par des stratèges de pacotilles dont l’imbécillité était sans conteste la valeur dominante et la mieux partagée.

Inquiétant !

Lee Trusk